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Attachement

Rythme et prosodie : ensemble, en lien & en résonance

Pensez à la dernière conversation dans laquelle vous vous êtes senti.e vraiment en phase avec quelqu’un. Peut-être avez-vous ressenti les silences comme des respirations, les mots arrivant au bon moment, quelque chose de fluide, de musical. Ce que vous avez vécu là, c’est une synchronie rythmique et votre système nerveux l’a reconnu comme un signal puissant de sécurité.

Le rythme avant les mots

Bien avant que le langage n’existe, le vivant communique par le rythme. Le cœur bat, les poumons se dilatent et se contractent, les neurones s’activent en oscillations.

Et puis les marées montent et descendent, le jour laisse place à la nuit, les saisons reviennent. Tout ce qui est vivant pulse et cette pulsation est l’un des premiers langages que nous ayons appris à lire.

Un nourrisson, avant même de comprendre un seul mot, se régule au contact du rythme de sa mère, par sa voix chantante, sa respiration, les battements de son cœur perçus dans les bras qui le portent. C’est ce berceau rythmique qui lui apprend, au niveau cellulaire, que le monde peut être sûr.

La prosodie, porteuse de vie ou de menace

Comme je l’évoquais dans un précédent texte, notre système nerveux ne s’intéresse pas au contenu de ce qui est dit. Il écoute comment c’est dit et plus précisément encore, il écoute le rythme de ce qui est dit.


Ton de la voix et système d’attachement : la puissance de la prosodie


La prosodie, c’est la musique portée par la voix : ses montées et descentes, ses accélérations et ralentissements, ses pauses et ses reprises. Or cette musique, loin d’être neutre, transporte des informations biologiquement chargées.

Une voix qui s’emballe et part dans les aigus traduit l’intensité d’un corps sous stress qui cherche à alerter, à mobiliser. Une voix basse et monocorde signale au contraire un repli relationnel allant vers la déconnexion. Et celle qui respire, qui laisse de l’espace, qui varie de manière vivante, celle-là dit au corps de l’autre : nous sommes bien ensemble et tu peux te poser ici.

Cela se passe par-delà les mots, ce sont des informations que nous sentons dans notre corps avant des les traduire en pensées et en représentations.

La danse mère-bébé : les origines de la synchronie

C’est dans la dyade mère-bébé que la synchronie rythmique prend une forme particulièrement éloquente.

Revenons encore aux travaux passionnants de la chercheuse Beatrice Beebe : elle a consacré des décennies à filmer et analyser au ralenti ces micro-interactions entre des mères et leur bébé. Ce qu’elle a mis au jour est saisissant : dès les premières semaines de vie, mère et bébé s’engagent dans une véritable chorégraphie. Quand le bébé ouvre grand les yeux et la bouche dans un élan de surprise joyeuse, la mère fait exactement la même chose, souvent sans s’en rendre compte. Le visage de l’un devient le miroir vivant de l’autre, c’est ce qu’on appelle le mirroring, ou imitation contingente.

Mais ce mirroring ne se limite pas au visage, il traverse tout le corps : l’inclinaison de la tête, le rythme des vocalisations, la tension ou le relâchement musculaire. Deux systèmes nerveux en train de s’apprendre mutuellement, de se dire : je te vois, je te reconnais, tu existes.

Ce qui est particulièrement remarquable dans les travaux de Beebe, c’est la notion d’ajustement à l’intensité. Le parent ne se contente pas de refléter l’état émotionnel de son bébé, il s’y cale physiquement. Quand le bébé hurle, agite les bras, se débat dans une détresse intense, une mère suffisamment accordée ne va pas lui parler doucement pour le calmer d’emblée : elle va d’abord matcher cette intensité. Elle berce fort, elle parle avec vigueur, elle amplifie son propre mouvement pour rencontrer l’enfant là où il est. Puis, progressivement, elle ralentit et le bébé, entraîné dans ce mouvement descendant, se régule avec elle. C’est la co-régulation dans sa forme la plus pure, d’un voyage partagé depuis la tempête vers l’apaisement.

Quand le rythme se brise : trauma et désynchronisation

Ce berceau rythmique peut être fragile dans certains contextes marqués par de l’adversité. Je vous propose de voir ou revoir en images ce que la rupture de rythme fait vivre à l’enfant, avec l’expérience du visage impassible – ou le Still Face Experiment – mené par Ed Tronick :

Lorsque le parent traverse lui-même un état de détresse, comme il en existe tant dans nos société modernes occidentales (dépression du post-partum, trauma non résolu, dissociation…) sa capacité de mirroring se trouve profondément altérée. Le visage peut devenir plat, absent, ou au contraire s’exprimer de manière intrusive ou imprévisible. Les réponses arrivent décalées, ou n’arrivent tout simplement pas. Le bébé envoie un signal mais celui-ci revient déformé, ou ne revient pas du tout.

Beebe a montré que ces ruptures de synchronie, lorsqu’elles sont chroniques, laissent des traces dans les modèles internes de l’enfant. Il apprend alors quelque chose de fondamental et de douloureux : je ne peux pas compter sur l’autre pour me réguler. Je suis seul dans mon intensité. Ce sont ces empreintes précoces, inscrites bien avant les mots, qui forment le substrat des attachements insécures et des vulnérabilités traumatiques à l’âge adulte.

Car le trauma n’est pas seulement ce qui arrive. C’est aussi, profondément, ce qui n’arrive pas : l’écho attendu qui ne vient jamais, le bercement qui ne correspond pas à la tempête intérieure, le regard qui se détourne au moment précis où l’enfant en a le plus besoin.

Le rythme de la relation, miroir des rythmes du vivant

Les écologues ont un concept fascinant : l’entrain. C’est ce phénomène par lequel deux systèmes oscillants, placés l’un près de l’autre, finissent par se synchroniser. Des métronomes sur une même planche. Des lucioles dans une même forêt. Des femmes vivant ensemble dont les cycles se rejoignent. La relation humaine fonctionne de la même façon.

Lorsque deux personnes entrent dans une conversation authentique, leurs systèmes nerveux s’entraînent mutuellement. Alors, la variabilité cardiaque se synchronise, les rythmes respiratoires se rejoignent, les tours de parole prennent la fluidité d’une danse. Ce n’est pas une coïncidence mais la biologie de la co-régulation, ce processus par lequel nous nous régulons les uns par les autres, comme nous l’avons fait depuis des centaines de milliers d’années.

Quand cette synchronie se rompt par une interruption brusque, un silence qui dure trop longtemps ou un débit qui s’emballe, le corps de l’autre enregistre une discordance. Pas forcément un danger, mais une alerte légère : quelque chose a changé ici.

Ce que le vivant nous enseigne

Dans les écosystèmes en bonne santé, les rythmes du vivant ne sont pas figés, ils s’ajustent, se répondent et se régulent mutuellement : la respiration s’ajuste à l’effort, les arbres d’une forêt synchronisent leurs cycles, les bancs de poissons ondulent comme un seul corps sans qu’aucun ne dirige.

Le rythme régulé du vivant a sa propre intelligence et quand on l’écoute, cette intelligence nous ramène invariablement à la même vérité : la vie se tisse dans un équilibre rythmique et cohérent, en relation avec ce qui l’entoure. C’est exactement ce que font deux êtres quand ils sont vraiment présents l’un à l’autre.

La prochaine fois que vous sentez une conversation se tendre, avant de chercher quoi dire, posez-vous cette question plus simple : à quel rythme suis-je en train de parler ? Est-ce que je respire ? Est-ce que je laisse de l’espace ? Est-ce que je m’autorise à prendre de la place ? Ma voix porte-t-elle de la vie ou de la peur ?

Le rythme, en tant qu’information, se révèle être une clé essentielle pour établir des connexions plus profondes avec soi-même et avec les autres.


Sources & inspirations : Stephen Porges, The Polyvagal Theory | Beatrice Beebe & Frank Lachmann, The Origins of Attachment | Daniel Stern, Le monde interpersonnel du nourrisson | Joanna Macy, Coming back to Life.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

Parentalité

Être parent malgré les manuels, les méthodes et les recettes toutes faites

Dans les rayons des librairies, la parentalité semble avoir trouvé ses réponses avec des méthodes claires, des étapes rassurantes, des promesses d’apaisement. Pourtant, dans certaines familles, ces livres ne fonctionnent pas. Pire encore, ils laissent les parents avec un sentiment d’échec supplémentaire.

Tout d’abord et pour lever tout malentendu, je souhaite préciser d’emblée que je reconnais pleinement la pertinence de la théorie qui sous tend l’éducation positive. Les apports issus de la recherche en psychologie du développement et en attachement sont solides et fondent ma pratique clinique auprès des familles que j’accompagne. Là où les difficultés apparaissent, ce n’est pas dans les fondements théoriques eux mêmes, mais dans leur vulgarisation parfois simplifiée et dans l’écart entre les principes et leur mise en œuvre concrète.

Pourquoi ce décalage entre des propositions séduisantes et la réalité quotidienne ?

Une première raison tient à la complexité de l’attachement. Les stratégies d’attachement ne sont pas des choix conscients ni des styles éducatifs que l’on adopte volontairement. Ce sont des processus automatiques qui se déclenchent en situation de stress : ils s’inscrivent dans le corps, dans la mémoire émotionnelle, dans l’histoire relationnelle précoce et ils échappent largement à l’observation directe. Nous ne nous voyons pas comme nous sommes vus et ressentis par autrui, et encore moins par notre propre enfant.

Face aux comportements intenses, imprévisibles et parfois déroutants d’un enfant, ce sont précisément ces stratégies automatiques qui s’activent. Le parent peut vouloir appliquer une méthode apprise dans un livre et se retrouver débordé par une colère disproportionnée, une peur, un sentiment d’impuissance ou une grande culpabilité. À ce moment-là, c’est le système d’attachement qui est en alerte.

Les débats autour de l’éducation positive illustrent bien cette tendance à la simplification

D’un côté, une vision parfois caricaturale où il suffirait d’accueillir toutes les émotions et de dialoguer pour que tout s’apaise. De l’autre, une réponse inverse tout aussi simplifiée qui consisterait à punir davantage pour rétablir l’autorité. Dans les deux cas, la complexité du lien et du développement affectif est réduite à une opposition binaire.

Or l’éducation positive, dans sa profondeur, ne signifie ni absence de cadre ni effacement du parent. Elle suppose au contraire un adulte capable de rester plus fort, plus grand, plus sage. Un adulte qui contient, qui protège et qui décide lorsque c’est nécessaire. La punition systématique n’est pas davantage une solution universelle. Elle peut parfois stopper un comportement, mais elle ne traite pas ce qui, en dessous, s’active dans le système d’attachement de l’enfant.

Un malentendu majeur concerne souvent la nature même de l’attachement

Beaucoup l’imaginent simplement comme une relation chaleureuse et harmonieuse. En réalité, l’attachement est un système de survie. Lorsque l’enfant perçoit un danger ou une rupture de connexion, il met en place des stratégies pour maintenir le lien avec sa figure parentale et l’intelligence de la survie l’amène à faire ce qui fonctionne ! Ces stratégies peuvent prendre la forme d’une hyperactivation avec des cris, des oppositions, des demandes incessantes ou à l’inverse se manifester par un retrait, une apparente indifférence, une autonomie précoce qui rassure l’entourage mais masque une détresse.

Le parent possède ses propres stratégies. Face aux comportements qui ne correspondent pas à l’enfant rêvé, imaginé, espéré, il peut ressentir de la déception, de la honte, de la colère ou un profond découragement. Ces émotions racontent des blessures relationnelles bien antérieures à la naissance du premier enfant. Et si elles ne sont pas reconnues, elles guident les réactions à l’insu du parent.

C’est là que les livres montrent leurs limites. Ils transmettent des connaissances, parfois précieuses. Ils offrent des repères et ouvrent des pistes de réflexion. Mais ils ne peuvent pas explorer l’histoire singulière de chacun, ni mettre en lumière les angles morts relationnels. De même, un accompagnement qui se limite à des conseils pratiques sans compréhension clinique des processus d’attachement risque de rester en surface.

Travailler sur les processus relationnels – et pas simplement sur les comportements

Lorsque les comportements de l’enfant se répètent, s’intensifient ou viennent toucher des zones sensibles chez le parent, il est nécessaire de bénéficier d’un regard extérieur qualifié. Un professionnel formé aux dimensions cliniques de l’attachement peut aider à identifier ce qui se joue au niveau émotionnel et relationnel. Il s’agit alors de rendre visible l’invisible de manière à comprendre le processus qui organise le comportement (celui de l’enfant mais aussi et peut-être surtout celui du parent) et ainsi, commencer à prendre de la hauteur.

Travailler à son rôle de parent implique de se poser des questions sur soi : Qu’est ce que je ressens face aux comportements de mon enfant que je n’avais pas prévus, rêvés ou imaginés ? Qu’est-ce qui active du stress en moi, dans ma relation avec mon enfant ? Suis-je pleinement présent-e lorsqu’on est ensemble ?

Derrière l’agacement face aux colères répétées se cache parfois une peur de perdre le contrôle. Derrière la déception d’un enfant peu scolaire peut se loger une blessure personnelle ancienne. Derrière la rigidité éducative peut se nicher l’angoisse de ne pas être respecté.

Prendre ce temps d’exploration intérieure ne signifie pas tout relativiser ni tout expliquer par le passé mais cela permet de reprendre sa place d’adulte régulateur. Être plus fort, plus grand, plus sage signifie pouvoir contenir ses propres réactions pour offrir à l’enfant une base suffisamment stable.

Et peut être faut-il aussi adresser un mot aux professionnels de l’accompagnement

Accueillir la souffrance d’un parent ou d’un enfant engage une responsabilité immense. Nous ne travaillons pas seulement avec des outils ou des concepts, mais avec des histoires d’attachement, des vulnérabilités profondes, des systèmes relationnels en tension. Cela suppose un travail continu sur soi, une capacité à reconnaître ses propres zones sensibles et ses stratégies automatiques lorsqu’elles s’activent au contact de celles des autres. Cela suppose aussi une formation rigoureuse, ancrée dans la clinique et dans l’observation fine, au delà des effets de mode et des apprentissages rapides : c’est le travail de toute une vie professionnelle.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

Trauma Complexe

L’AFTD met à disposition un dossier sur la dissociation d’origine traumatique

L’Association Francophone du Trauma et de la Dissociation (AFTD), en partenariat avec la toute nouvelle French Society for Traumatic Stress Studies (FSTSS), met aujourd’hui en libre accès un dossier consacré à la dissociation d’origine traumatique, sous la direction scientifique de la Dre Sarah Ammendola.

Ce document synthétise les points essentiels sur un sujet encore trop souvent méconnu, et propose également une sélection (non exhaustive) de lectures pour approfondir la réflexion.

À travers cette publication, les deux associations souhaitent encourager le dialogue scientifique et contribuer à faire évoluer les paradigmes autour du trauma et de la dissociation.

Une ressource précieuse à découvrir, partager, et faire vivre.

Dossier dissociation AFTD : https://www.aftd.eu/page/3763670-dossier-dissociation

Sans oublier l’excellent podcast DissociationS : https://open.spotify.com/show/212Zms3ARFM90U19OLhHgK

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Repenser la fenêtre de tolérance, vers une clinique de la capacité

Image par Avelino Calvar Martinez

La notion de fenêtre de tolérance est aujourd’hui largement utilisée en psychotraumatologie pour décrire la zone dans laquelle le système nerveux peut traiter les émotions sans basculer dans l’hyperactivation ou l’effondrement. Popularisée notamment par Dan Siegel, elle a permis de mieux comprendre les réactions post traumatiques et d’offrir un cadre pédagogique clair aux patients, leur permettant de mieux comprendre et repérer les mouvements quotidiens de leur fonctionnement. Pourtant, certains professionnels en interrogent les effets implicites sur le vécu des personnes accompagnées.

C’est le cas de Cathy Malchiodi, art thérapeute, qui remet en question le terme même de tolérance. Dans son article « Le stress traumatique et le cercle des capacités*.
Il est temps de libérer les survivants de traumatismes de la tâche de tolérance », elle écrit :

Et si l’augmentation de la capacité devenait l’objectif principal plutôt que la simple expansion de la capacité à tolérer les réactions pénibles ? Le moi n’est pas nécessairement restauré par l’augmentation de la capacité à tolérer les réactions, mais par le soutien d’expériences tangibles, sensorielles et somatiques d’efficacité, de ressources et de résilience.

Selon elle, parler de tolérance peut involontairement renforcer une injonction déjà bien présente chez de nombreux patients traumatisés. Beaucoup ont appris très tôt à supporter, à encaisser, à faire avec l’insupportable. Leur proposer d’élargir encore leur capacité à « tolérer » peut alors réactiver une dynamique de survie plutôt qu’ouvrir un espace de transformation.

Dans sa pratique, elle propose de remplacer cette notion par celle de fenêtre de capacité. Le glissement sémantique peut sembler subtil mais il change profondément la posture clinique. Il ne s’agit plus de demander au patient de supporter davantage, mais de reconnaître et développer ses capacités d’autorégulation, de créativité et de mise en sens. La capacité évoque un potentiel vivant, évolutif, qui peut se renforcer dans un cadre sécurisant.

Ce changement de vocabulaire a aussi une portée symbolique. D’un côté, tolérer renvoie à l’idée de faire face à quelque chose de pénible, alors que la capacité suggère une compétence en devenir, une ressource que l’on peut explorer et consolider. Pour des personnes qui ont souvent intériorisé l’idée qu’elles doivent être plus fortes ou moins sensibles, cette nuance peut alléger la pression et restaurer un sentiment de dignité.

Dans le champ de l’art thérapie, cette approche prend tout son sens. La création ne vise pas à supporter l’émotion mais à la transformer, à lui donner forme et mouvement. En parlant de fenêtre de capacité, on invite le patient à repérer l’espace dans lequel il peut sentir, penser et créer sans se perdre. On valorise ce qui est possible plutôt que ce qui doit être enduré.

Interroger nos concepts n’est pas un simple exercice théorique car les mots façonnent les représentations et influencent la manière dont nous menons nos accompagnements thérapeutiques. Remplacer la tolérance par la capacité ouvre peut être un chemin plus respectueux du rythme et de l’histoire des personnes traumatisées. C’est une invitation à passer d’une logique de survie à une logique de croissance.

Pour continuer à lire sur ce sujet : Agrandir sa capacité d’intégration : un processus au coeur de la guérison du traumatisme complexe.

*Cathy Malchiodi, Traumatic Stress and the Circle of Capacity. It’s time to release trauma survivors from the task of tolerance, à lire sur Medium

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

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Quand le chaos précède la guérison

Pourquoi aller mal peut être une étape nécessaire en psychothérapie

Lorsqu’on commence une psychothérapie, on s’attend souvent à aller mieux rapidement. On imagine un chemin progressif vers plus de sérénité, de clarté et de bien être. Pourtant, beaucoup de patients vivent une expérience déroutante. Par périodes dans la thérapie, ils peuvent se sentir plus confus, plus tristes, plus anxieux ou plus fatigués qu’avant. Cette période peut inquiéter et faire naître des doutes : Est ce que la thérapie fonctionne vraiment ? Est ce que je fais fausse route ? Cette méthode me convient-elle ?Mon état va-t-il empirer ?

En réalité, ce phénomène est non seulement fréquent, mais souvent révélateur d’un processus profond de transformation. Pour le comprendre, il est utile de se tourner vers une idée issue des sciences des systèmes complexes, celle de l’émergence.

Dans la nature, dans le cerveau, dans les sociétés humaines, dans les écosystèmes, on observe un même principe. L’ordre ne se construit pas toujours de façon linéaire. Bien souvent, il émerge d’une phase de désorganisation. Avant qu’un nouveau mode de fonctionnement stable apparaisse, l’ancien doit d’abord se fissurer.

Un système complexe est un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux. Le corps humain, les émotions, la personnalité, les relations, l’identité, en font partie. Ces systèmes ne fonctionnent pas comme des machines que l’on peut réparer pièce par pièce, ils évoluent par réorganisations successives. Et ces réorganisations passent presque toujours par des moments de turbulence.

Prenons un exemple simple. Quand une forêt brûle, le paysage devient chaotique, tout semble détruit. Pourtant, cette phase permet parfois à un nouvel écosystème de naître, plus riche et plus résilient. Dans le cerveau, lorsqu’on apprend profondément quelque chose de nouveau, certaines connexions anciennes se fragilisent avant que de nouvelles se consolident. Dans la vie, une remise en question importante précède souvent une période de reconstruction.

La psychothérapie fonctionne selon un principe similaire.

Quand une personne arrive en thérapie, elle a souvent développé des stratégies pour survivre psychiquement. Ces stratégies peuvent être l’évitement, le contrôle, le perfectionnisme, la dissociation, la rationalisation, l’hyperadaptation, ou encore l’oubli de soi. Elles ont été nécessaires à un moment donné car elles ont permis de tenir, de continuer à avancer, parfois dans des contextes difficiles.

Le problème n’est pas que ces stratégies existent. Le problème est qu’elles finissent par enfermer en maintenant un équilibre fragile. Un équilibre qui permet de fonctionner en surface, mais pas de vivre pleinement.

La thérapie consiste en partie à mettre de la lumière sur ces mécanismes. Elle invite à ressentir ce qui était évité, à nommer ce qui était tu, à regarder ce qui était enfoui. Il s’agit de remettre en mouvement ce qui était figé.

Et naturellement, cela déstabilise.

Quand on commence à sentir ses émotions plutôt que de les anesthésier, elles peuvent paraître plus fortes. Quand on prend conscience de ses blessures, elles semblent parfois plus douloureuses. Quand on interroge ses croyances profondes, on peut perdre ses repères. Quand on ose être plus authentique, on peut se sentir plus vulnérable.

C’est ce que l’on pourrait appeler une phase de désorganisation psychique temporaire.

L’ancien système intérieur commence à se fissurer, mais le nouveau n’est pas encore stabilisé, on se retrouve alors entre deux états, entre des protections anciennes qui ne fonctionnent plus et des ressources nouvelles encore fragiles.

Dans le langage des systèmes complexes, on dirait que la personne traverse une zone d’instabilité créative. Une zone où tout semble plus flou, plus intense, plus incertain, mais où se prépare une nouvelle organisation.

Ce moment peut donner l’impression de régresser. En réalité, il s’agit souvent d’une progression profonde.

Aller plus mal ne signifie pas que l’on se détruit. Cela signifie souvent que l’on sent plus, que l’on comprend plus, que l’on se rapproche de zones jusque là protégées. C’est le signe que le travail touche des couches importantes de l’histoire personnelle.

Progressivement, si le cadre thérapeutique est sécurisant (il donne juste la stimulation nécessaire pour faire advenir le changement) et si le travail se poursuit, quelque chose de nouveau commence à émerger : les émotions deviennent plus régulables, les pensées plus nuancées, les relations plus ajustées, les choix plus alignés, le rapport à soi plus bienveillant. Les anciens schémas perdent de leur rigidité et de nouvelles manières d’être prennent forme.

Un nouvel équilibre se construit, plus souple et plus vivant. Ce n’est pas un retour à l’état d’avant. C’est un état différent. Un état plus intégré.

C’est ce que l’on observe chez beaucoup de personnes qui persévèrent en thérapie. Après une phase parfois inconfortable, elles décrivent un mieux être plus stable. Moins dépendant des circonstances extérieures. Moins fragile. Plus durable.

Comprendre cela peut aider à traverser les moments difficiles du processus.

Si vous traversez une période où vous vous sentez plus fragile depuis le début de votre thérapie, cela ne signifie pas nécessairement que quelque chose ne va pas, mais que quelque chose est en train de se transformer.

Bien sûr, chaque parcours est unique et il est important de parler de ces ressentis avec sa/son thérapeute. Mais il peut être rassurant de savoir que le chaos n’est pas l’ennemi de la guérison, il en est souvent une étape.

Comme dans de nombreux systèmes vivants, l’être humain se réorganise parfois en passant par une zone de turbulence. C’est dans ce mouvement que peut émerger une forme plus juste, plus libre et solide de soi même.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

ESPT (Etat de Stress Post-Traumatique), Non classé, Théorie polyvagale

Et si votre difficulté à avancer était en réalité une réponse de figement ?

Image par VintageStockCatalog

Comme face à Méduse, tout mouvement devient impossible.
Car le figement n’est pas un choix, c’est une réponse automatique de survie.

Quand le corps doit se pétrifier pour survivre

Lorsqu’on parle de trauma, on évoque souvent la fuite ou le combat. Pourtant, une autre réponse de survie est tout aussi fondamentale et elle reste moins bien comprise. Il s’agit du figement, aussi appelé freeze. Plus discrète encore, une forme moderne et invisible de cette réponse existe aujourd’hui, c’est le figement fonctionnel. Comprendre ces états permet de transformer profondément notre regard sur de nombreux symptômes physiques, émotionnels et comportementaux.

Vous trouverez sur ce site de nombreux contenus sur le trauma et le fonctionnement du système nerveux autonome. Ce que nous allons aborder ici concerne spécifiquement le figement.

Le système nerveux autonome est conçu pour assurer notre survie. Face à une menace perçue, il active automatiquement une réponse adaptée : si le danger peut être affronté, le corps mobilise l’énergie du combat et s’il est possible de s’en éloigner, il active la fuite. Mais lorsque aucune action ne semble possible, le système nerveux choisit le figement. Cette réponse n’est ni consciente ni volontaire, elle est biologique, automatique et profondément intelligente.

Le figement survient lorsque l’organisme estime qu’il n’existe aucune issue. Le corps entre alors dans un état de protection maximale. L’énergie diminue fortement, les fonctions non essentielles sont mises en veille et le système nerveux parasympathique dorsal prend le relais. La perception se modifie, les émotions peuvent s’émousser et la douleur se faire plus lointaine. Sur le plan subjectif, cela peut se traduire par une sensation de vide, d’engourdissement, de confusion mentale, une difficulté à penser ou à agir, une immobilité intérieure et parfois une dissociation plus ou moins marquée. Le figement est une stratégie de survie lorsque le système est dépassé.

Chez certaines personnes, en particulier ayant vécu des traumas précoces et ou relationnels répétés, le système nerveux apprend logiquement que le monde est dangereux et même plus encore, que les tentatives d’agir sont perdues d’avance. C’est une forme de résignation apprise (learned helplessness), un état psychologique dans lequel un individu humain ou animal, exposé à des situations aversives (douleur, échec, stress) incontrôlables finit par abandonner toute tentative d’y échapper ou de les éviter, même lorsque des solutions deviennent disponibles plus tard. Les études de Seligman sur les chiens sont éclairantes à ce sujet :

Dans les années 1960, le Pr Martin Seligman et ses collègues ont mené des expériences sur des chiens. Ceux-ci recevaient des chocs électriques dans une cage sans avoir aucun moyen de s’en protéger. Après plusieurs essais, les chiens ne tentaient plus de fuir, même lorsqu’on leur offrait une issue. Ils restaient passifs, comme s’ils avaient « appris » que leurs actions n’avaient aucun effet.

Mécanismes :

  • Perte de contrôle perçu : L’individu généralise l’idée que ses actions sont inefficaces.
  • Symptômes : Apathie, baisse de motivation, dépression, difficulté à apprendre de nouvelles stratégies d’adaptation.

Le figement peut alors s’installer comme un état de fond plutôt que comme une réponse ponctuelle. Cela peut s’exprimer par une fatigue chronique, un brouillard mental, des douleurs persistantes, une difficulté à se concentrer, un sentiment d’être éteint ou déconnecté et une grande difficulté à passer à l’action malgré une réelle volonté de changer.

Figement et figement fonctionnel

Le figement fonctionnel est une forme plus subtile de ce même mécanisme. Il s’agit d’un concept issu de l’observation clinique et somatique, permettant de décrire un état de figement interne masqué par un fonctionnement social et professionnel préservé.

Le figement ressemble au mythe de Méduse dans lequel, face à une menace perçue comme inévitable, le vivant se transforme en pierre. Le regard de Méduse ne tue pas, il immobilise.

Extrait de la fresque de Carrache au palais Farnèse : 
Persée pétrifie ses ennemis grâce à la tête de Méduse, tranchée par Persée.
Par Annibale Carracci and Domenichino

Ce concept de figement fonctionnel s’inscrit dans la continuité des travaux de Stephen Porges sur le système nerveux autonome et de Peter Levine sur les réponses de survie. À l’extérieur, tout semble aller bien. La personne travaille, assume ses responsabilités, se montre compétente, organisée et souvent très performante. Elle peut être perçue comme solide, fiable ou même brillante. À l’intérieur, pourtant, l’expérience est tout autre. Il y a une sensation de coupure avec soi, une rigidité interne, un hypercontrôle constant, un épuisement profond et un manque de plaisir ou de vitalité. Ralentir devient difficile, voire angoissant. Le mouvement est possible, mais il est coûteux.

En réalité, le corps est encore en mode survie. Il fonctionne, mais il ne vit pas pleinement. En suivant la métaphore de Méduse, on pourrait dire que dans le figement fonctionnel, la statue continue de bouger, de travailler et de fonctionner, mais quelque chose à l’intérieur est minéralisé. L’élan vital est sous contrôle permanent. Comme Méduse, ces états sont souvent mal compris et chargés de honte, alors qu’ils racontent une histoire de survie extrême. On ne sort pas du figement en l’attaquant de front. Comme Persée, on avance indirectement, par sécurité, par reflet, jusqu’à ce que le corps n’ait plus besoin de se transformer en pierre.

C’est pour cette raison que les injonctions à se motiver, à se discipliner ou à penser positivement sont généralement inefficaces. Dans le figement, le problème se situe au plan neurobiologique. Le cerveau rationnel peut vouloir avancer et faire des projets, mais le système nerveux envoie un message clair : c’est insécurisant. Se forcer ne fait alors qu’aggraver la situation en augmentant la surcharge physiologique, l’épuisement et la déconnexion corporelle.

Il n’y a pas de « quick fix » pour sortir du figement. Cela prend beaucoup de temps et de patience renouvelée. L’effort mental n’étant pas très efficace, l’attention est à porter sur une restauration progressive de la sécurité dans le corps. Cela implique un travail sur la régulation du système nerveux, une reconnexion corporelle douce, une diminution de la surcharge physiologique, notamment en soutenant le sommeil et en réduisant l’inflammation, ainsi qu’un respect profond du rythme interne. Les petits mouvements et les micro choix sont souvent bien plus efficaces que les changements brutaux. Le corps doit d’abord sentir qu’il est en sécurité avant de pouvoir évoluer.

Changer de regard sur la « paresse » ou la procrastination

Comprendre le figement et le figement fonctionnel permet un changement de regard essentiel. Ce qui était perçu comme de la paresse ou un manque de volonté apparaît alors pour ce que c’est réellement, une intelligence de survie qui a permis de tenir dans des contextes où il n’était pas possible de faire autrement. La guérison commence lorsque l’on cesse de demander au corps de faire plus : si l’envie qui se présente est de se mettre en boule sous une couverture, pourquoi ne pas aller dans le sens du corps ? Offrir de la lenteur, de la chaleur, une musique enveloppante sans surstimulation (car de nos jours le repos est souvent confondu avec du visionnage compulsif de séries et de temps évaporé sur les réseaux sociaux : ce n’est pas du tout du repos pour l’organisme).

Retrouver de la vitalité ne consiste pas à forcer la sortie du figement, mais à accompagner doucement le corps pour qu’il n’ait plus besoin de s’y réfugier.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

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Comprendre la Limérence : obsession amoureuse et négligence émotionnelle

Image par Jerzy

La limérence est un état affectif intense, souvent confondu avec l’amour ou la passion, mais qui s’en distingue par sa dimension envahissante. Elle se manifeste par une focalisation presque exclusive sur une personne idéalisée, appelée objet de limérence, et par un besoin profond de réciprocité émotionnelle. Les pensées deviennent répétitives, parfois obsessionnelles, oscillant entre un espoir euphorique et une angoisse du rejet. La relation réelle importe parfois moins que le lien imaginaire, nourri par des signes, souvent minimes, qui sont réinterprétés comme des preuves d’attirance.


Le terme limérence a été proposé à la fin des années 1970 par la psychologue américaine Dorothy Tennov. Elle l’a proposé pour décrire un état psychologique spécifique qu’elle observait chez de nombreuses personnes et qui ne correspondait pas à l’amour romantique classique.
La limérence désigne selon elle une expérience involontaire, marquée par un désir intense de réciprocité émotionnelle, une idéalisation de l’autre et une forte dépendance aux signes perçus d’intérêt ou de rejet.
En nommant ce phénomène, Dorothy Tennov a permis de le distinguer cliniquement de l’amour, ouvrant la voie à une compréhension plus fine de ses mécanismes émotionnels et relationnels.

Love and Limerence: The Experience Of Being In Love – Dorothy Tennov

Pour comprendre la limérence, il est utile de la replacer dans une histoire émotionnelle plus large. De nombreux travaux en psychologie suggèrent que cet état n’apparait pas par hasard. Il s’enracine souvent dans des expériences précoces où les besoins affectifs fondamentaux n’ont pas été suffisamment reconnus ou satisfaits. La négligence émotionnelle dans l’enfance, qu’elle soit manifeste ou subtile, crée un terrain particulièrement propice à ce type d’attachement intense.

La négligence dans l’enfance ne signifie pas nécessairement une absence totale de soins ou d’amour. Elle peut prendre la forme de parents présents physiquement mais indisponibles émotionnellement, peu à l’écoute des ressentis, ou incapables de répondre de manière cohérente aux besoins affectifs de l’enfant. Dans ces conditions, l’enfant apprend que ses émotions ne sont pas pleinement accueillies. Il peut développer une vigilance accrue aux signes d’attention et une peur diffuse de l’abandon.

Plus tard, à l’âge adulte, la limérence peut apparaître comme une tentative de réparation inconsciente. L’objet de limérence devient le dépositaire d’un espoir ancien, celui d être enfin vu, choisi et validé sans réserve. L’intensité émotionnelle ne vient pas seulement de la personne en face, mais de la charge affective du passé qui se rejoue. Ce n’est pas tant l’autre qui est désiré, que l’expérience réparatrice qu’il semble promettre.

Dans ce contexte, la limérence fonctionne comme une stratégie d’attachement. Elle mobilise l’imagination, l’anticipation et l’hyper interprétation pour maintenir un lien, même fragile. Chaque message, chaque regard, chaque silence prend une importance disproportionnée avec peu d’ancrage dans la réalité. Cette hypersensibilité rappelle celle de l’enfant qui guettait les variations d’humeur de ses figures parentales afin d’ajuster son comportement et de préserver la relation.

La souffrance associée à la limérence est souvent intense, car elle repose sur une insécurité profonde. L’autre est placé sur un piédestal, doté du pouvoir de combler un vide ancien. Or aucun être humain réel ne peut soutenir durablement ce rôle. Lorsque la réciprocité n’est pas au rendez vous, ou que la relation se révèle imparfaite, la douleur réactive les blessures de négligence initiales, renforçant le sentiment de ne pas être digne d’amour.

Mettre la limérence en perspective avec la négligence dans l’enfance permet de changer le regard que l’on porte sur ce phénomène. Il ne s’agit plus d’une faiblesse ou d’une dépendance affective honteuse, mais des conséquences des manquements dans la relation d’attachement primaire. Reconnaître cette origine ouvre la voie à un travail de réparation plus profond, centré sur la reconnaissance des besoins émotionnels et l’apprentissage de relations plus sécurisantes.

Cela implique de cultiver l’auto-compassion, de renforcer sa capacité à ressentir et réguler ses émotions, et souvent, de revisiter son histoire avec l’aide d’un professionnel. Peu à peu, l’intensité fusionnelle peut laisser place à un attachement plus apaisé, où la relation ne sert plus à combler un manque ancien, mais à partager une présence vivante.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

Trauma Complexe

Agrandir sa capacité d’intégration : un processus au cœur de la guérison du traumatisme complexe

Guérir d’une vie traumatisée est un chemin long et complexe.
Beaucoup de personnes arrivent en thérapie en souhaitant “tourner la page », “oublier” ou à se débarrasser de symptômes invalidants le plus vite possible… et le thérapeute peut se sentir piégé dans cette urgence à trouver un remède miracle à tant de souffrance.

Dans le contexte du psychotrauma, nous ne sommes pas dans une situation « compliquée » (qui équivaut à trouver une solution à un problème) mais nous faisons face à un « système complexe » qui s’est enchevêtré depuis le tout début de la vie, éclabousse et trouve des redondances dans mille situations du quotidien ainsi que dans des symptômes physiques et relationnels.

La guérison passe par 1) la capacité à ressentir ce qui est advenu / ou la souffrance de ce qui a tant manqué 2) ne pas être submergé.e par ce ressenti 3) sentir au plus profond de soi que c’est terminé. Arriver à ce stade de guérison nécessite du travail et du temps. Grâce aux thérapies trauma-informées telles que le LI-ICV, l’EMDR, la Somatic Experiencing ou la thérapie sensorimotrice, c’est aujourd’hui tout à fait atteignable.

L’objectif de la thérapie ne peut donc pas reposer sur le fait de résoudre un problème. Il s’agit plutôt de développer un processus plus profond et plus lent : le développement de la capacité d’intégration.

Ce concept désigne la faculté du corps et de l’esprit à relier ce qui a été fragmenté par les expériences traumatiques répétées. C’est cette intégration progressive qui permet, avec le temps, de retrouver unité, sécurité intérieure et vitalité.

Qu’est-ce que la capacité d’intégration ?

Un traumatisme ne se résume pas à l’événement effrayant en tant que tel.
Ce qui le rend traumatique, c’est le fait que notre système nerveux n’a pas pu le traiter sur le moment. Si c’est une notion nouvelle pour vous, allez voir à ce sujet Le trauma est dans le système nerveux, pas dans l’événement.
Trop d’intensité, trop de peur, trop d’impuissance – étant dans l’incapacité d’utiliser son système de défense mobile (Fight or Flight) le corps se fige, la psyché se scinde, et certaines parts de l’expérience restent bloquées. Ce gel intérieur crée une dissociation :
l’intégration, c’est justement le processus par lequel ces morceaux d’expérience reprennent contact et cohérence.

La capacité d’intégration est une compétence psychique et corporelle qui nous permet de ressentir nos émotions sans être submergés, de donner du sens à ce que nous vivons, de relier nos sensations, nos pensées et nos souvenirs, et de rester connectés à nous-mêmes, même dans la douleur.
Elle n’est pas innée : elle se construit progressivement, à mesure que notre système nerveux retrouve sécurité et régulation. Cette capacité devient le contenant grâce auquel il va être possible d’entrer progressivement en contact avec des couches toujours plus profondes de souffrances enfouies.

Dans le processus de guérison du traumatisme, cette capacité se déploie à travers trois grandes phases qui se soutiennent mutuellement.
La première, celle de stabilisation, vise à rétablir un sentiment de sécurité interne et externe, à apaiser le système nerveux et à renforcer les ressources du patient.
La deuxième, celle d’exposition, permet de revisiter progressivement les fragments de l’expérience traumatique, avec suffisamment de soutien pour que la mémoire puisse être “digérée” sans submersion.
Enfin vient la phase d’intégration, où les éléments du vécu peuvent être reliés, symbolisés et intégrés dans une histoire de soi cohérente.


Voir également : Repenser la fenêtre de tolérance vers une clinique de la capacité


L’intégration : un processus lent, graduel et non linéaire

J’ai l’habitude de comparer la capacité d’intégration à notre capacité à digérer ce que la vie nous fait vivre. De la même manière qu’il serait impossible et même dangereux de manger tous nos repas du mois en une seule fois, il est impossible d’“assimiler” toute la charge émotionnelle d’un traumatisme d’un seul coup.
Notre système nerveux, comme notre système digestif, a besoin de rythme, de pauses et de portions adaptées à ce qu’il peut traiter à un instant donné.
Quand l’événement est trop intense, trop soudain, il reste en quelque sorte “indigeste” : les émotions, les sensations et les images ne peuvent pas être transformées en expérience intégrée.
Le travail thérapeutique consiste alors à reprendre ces morceaux non digérés, doucement, dans un environnement sûr, pour permettre au psychisme de les métaboliser à son propre rythme.

La relation thérapeutique joue un rôle fondamental dans ce processus.
Un cadre bienveillant, sécurisant et régulier permet à la personne de revisiter progressivement les fragments de son expérience traumatique.

Dans ma pratique, c’est avec la thérapie LI (Lifespan Integration, ou ICV) que j’accompagne à cette intégration psychocorporelle.
On ne cherchent pas à “réparer” la personne, mais à lui redonner accès à ses propres ressources d’autorégulation et de cohérence.

Cultiver l’intégration au quotidien

L’intégration se nourrit aussi des pratiques du quotidien :

  • la pleine conscience, pour observer sans juger ;
  • le mouvement corporel (yoga, danse, respiration consciente), pour rétablir le lien corps-esprit ;
  • la créativité (écriture, art, musique), pour symboliser l’indicible ;
  • les relations soutenantes, qui réparent le sentiment de sécurité et d’appartenance.

Pratiqués régulièrement, ces gestes simples renforcent la régulation du système nerveux et soutiennent la capacité du corps à guérir.

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Quand les psy abusent | épisode du podcast Les Pieds sur Terre

Laure consulte un psychiatre pour se départir d’une relation toxique. Sur fond de dévoiement de la notion de transfert et de “câlinothérapie”, il l’abuse. Les parents de Chloé consultent un psychanalyste pour régler leurs problèmes de couple, mais la thérapie ne se passe pas comme d’habitude.

Attention, accrochez vos ceintures, c’est un sujet qui glace le sang.

Merci à Sonia Kronlung qui ajoute en préambule que la plupart des psy aident leurs patients, c’est important de le souligner ! Mais il faut aussi protéger les personnes qui ont été victimes d’emprise ou de violences sexuelles, car leur perception des limites, de ce qui est juste ou ne l’est pas, peut être floue et difficile à discerner.

Ce posdcast peut être utile dans ce sens. Surtout, si vous avez un doute, il est important d’en parler autour de vous : c’est ce qui a permis à Laure, qui témoigne dans la première partie, à finalement poser des limites et se protéger.

Dans cet épisode de l’émission Les Pieds sur terre (France Culture), Laure raconte comment une consultation qui devait l’aider à dépasser une relation toxique est devenue pour elle une situation d’emprise, source de nouveaux traumatismes. Utilisant la notion de transfert, le psychiatre fait insidieusement glisser les séances vers ce qu’il nomme de la “câlinothérapie”, une approche perverse par laquelle il soumet sa victime et lui refait vivre les traumatismes qu’elle a connus depuis toute petite.

Suite à ce témoignage, celui de Chloé qui raconte une autre forme d’emprise de la part d’un psychanalyste aux théories farfelues qui s’immisce et sème le chaos dans une famille.

  • Reportage : Anna Benjamin
  • Réalisation : Anne Depelchin et Eric Lancien

Aide et accompagnement :

  • Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) :
    https://fncidff.info/
  • Numéro national pour les violences faites aux femmes : le 3919 (gratuit, anonyme, 24h/24).
  • Associations de victimes, comme France Victimes (116 006).