Le patient polytraumatisé, un système complexe qu’il faut d’abord stabiliser

Quand un psychologue débute son travail auprès d’une personne polytraumatisée, il est tentant d’aborder chaque symptôme comme une pièce isolée à réparer. L’angoisse ici, les flashbacks là, la dissociation ailleurs, chacun traité tour à tour comme on démonterait une machine pour changer une pièce défectueuse. Cette approche linéaire se heurte pourtant rapidement à une réalité clinique déroutante. On stabilise un symptôme et un autre s’aggrave. On travaille l’hypervigilance et voilà que la dissociation prend le relais. On avance d’un pas et le système entier semble se réorganiser pour maintenir un équilibre invisible.

C’est que le patient polytraumatisé n’est pas une somme de symptômes à traiter un par un. Il constitue un système vivant, au sens où la théorie des systèmes complexes l’entend, avec ses boucles de rétroaction, ses points d’équilibre précaires et sa logique propre d’auto-organisation.

Un système vivant, pas une mécanique

Les systèmes vivants se distinguent des systèmes mécaniques par leur capacité à s’auto-organiser en permanence pour maintenir leur cohérence face aux perturbations. Un corps humain régule sa température, son rythme cardiaque, son équilibre hormonal, non pas grâce à un chef d’orchestre central qui donnerait des ordres, mais grâce à des milliers de boucles de régulation qui s’ajustent les unes aux autres en temps réel.

Le psychisme fonctionne selon la même logique. L’attachement, la régulation émotionnelle, la représentation de soi, la mémoire, le système nerveux autonome, tout cela forme un réseau de sous-systèmes profondément interdépendants. Toucher l’un revient toujours à faire vibrer les autres, parfois de façon immédiate, parfois avec un délai qui rend le lien de cause à effet difficile à percevoir.

Chez une personne ayant vécu des traumatismes multiples et répétés, souvent précoces, toujours relationnels, ce réseau s’est construit dans des conditions d’adversité chronique. Le système n’a jamais pu se stabiliser autour d’un équilibre serein. Il a dû apprendre à survivre dans l’instabilité elle même, ce qui change profondément sa dynamique de fonctionnement.

Les boucles de rétroaction, moteurs de la stabilité comme de l’instabilité

Une boucle de rétroaction relie un effet à sa propre cause, créant un cycle qui s’auto-entretient. On distingue généralement deux types de boucles. Les boucles négatives ramènent le système vers un état stable après une perturbation, un peu comme un thermostat qui rallume le chauffage dès que la température baisse. Les boucles positives amplifient au contraire un mouvement déjà engagé, entraînant le système de plus en plus loin de son point de départ, jusqu’à parfois basculer vers un tout autre régime de fonctionnement.

Chez la personne polytraumatisée, ces deux types de boucles coexistent et s’enchevêtrent. Une sensation corporelle anodine peut activer un souvenir traumatique, qui déclenche une réaction de peur, qui intensifie la sensation corporelle initiale, qui renforce à son tour le souvenir. La boucle s’amplifie d’elle même, sans qu’aucun élément extérieur nouveau ne soit nécessaire pour l’alimenter. À l’inverse, un mécanisme de dissociation peut agir comme une boucle de régulation qui ramène rapidement le système vers un état de sidération, protégeant ainsi la personne d’un afflux émotionnel qu’elle ne pourrait pas métaboliser autrement.

Ce qui semble un symptôme isolé, une crise d’angoisse, un évitement, une conduite autodestructrice, correspond en réalité à la trace visible d’une ou plusieurs boucles qui traversent l’ensemble du système. Vouloir interrompre cette manifestation sans comprendre le réseau de boucles qui la sous-tend revient à couper un fil sans savoir à quoi il est relié.

Les attracteurs, ces états vers lesquels le système est tiré

La notion d’attracteur, empruntée à la théorie des systèmes dynamiques, désigne un état ou une configuration vers laquelle un système tend à revenir, même après une perturbation. Une bille posée dans un bol reviendra toujours au fond du bol, quel que soit l’endroit d’où on la lâche. Le fond du bol constitue son attracteur.

La roue d’Ixion. Condamné par Zeus, Ixion est attaché pour l’éternité à une roue enflammée qui tourne sans fin dans le ciel. tel un attracteur particulièrement rigide, un état psychique auquel la personne reste comme arrimée, entraînée par un mouvement qui semble se suffire à lui même une fois lancé. Dans la dimension presque mécanique et auto-entretenue de certains cycles enclenchés, le système n’a plus besoin d’un déclencheur extérieur pour continuer à tourner.

Un système psychique stable dispose généralement d’un attracteur relativement souple et sécure, un état de base vers lequel la personne retrouve son chemin après un stress, une contrariété, une nuit difficile. Chez une personne polytraumatisée, l’histoire a souvent creusé d’autres bassins d’attraction, des états de survie, d’hypervigilance, de dissociation ou d’effondrement, qui deviennent eux mêmes des positions stables vers lesquelles le système est régulièrement ramené, parfois au moindre déclencheur.

Le travail thérapeutique se heurte alors à une difficulté particulière. Aider la personne à sortir d’un état de crise ne suffit pas si le bassin d’attraction traumatique reste profondément creusé. Le système, livré à lui même, y retombera. C’est pour cette raison que tant de progrès obtenus en séance semblent s’effacer entre deux rencontres, c’est la manifestation d’une dynamique attractrice puissante, façonnée par des années, parfois des décennies, de répétition.

Le symptôme comme tentative de stabilisation précaire

Cette perspective invite à changer de regard sur le symptôme lui même. Loin d’être un dysfonctionnement à éliminer, il représente souvent la meilleure solution que le système a pu trouver pour maintenir une forme de cohérence face à une charge qu’il ne peut pas traiter autrement.

La dissociation protège d’un débordement émotionnel insupportable. L’hypervigilance maintient une forme de contrôle sur un environnement perçu comme dangereux. Les conduites addictives ou autodestructrices offrent parfois la seule boucle de régulation disponible pour faire retomber une tension autrement ingérable. Ces stratégies sont coûteuses, elles limitent la vie de la personne et l’enferment, mais elles remplissent une fonction de stabilisation, même précaire ou partielle.

Comprendre cela change radicalement la posture thérapeutique. Il ne s’agit plus de faire disparaître un symptôme au plus vite, mais de comprendre quelle fonction stabilisatrice il occupe dans l’économie globale du système, et de permettre progressivement l’émergence d’autres voies de régulation, plus souples, avant de pouvoir laisser reculer les anciennes.

Stabiliser avant de résoudre

Face à un système aussi enchevêtré et instable, la priorité thérapeutique n’est donc pas de résoudre un problème circonscrit mais de contribuer à stabiliser l’ensemble du système. Cela suppose de travailler patiemment sur plusieurs fronts à la fois, la régulation physiologique, la sécurité relationnelle, la capacité à mentaliser les états internes, sans attendre qu’un seul levier suffise à tout transformer.

Les cailloux blancs, puis les miettes de pain mangées par les oiseaux, illustrent bien la difficulté à laisser une trace fiable du chemin parcouru quand le terrain lui même, la mémoire et les repères internes du patient, se dérobent sans cesse.

C’est aussi ce qui explique la lenteur souvent nécessaire de ce travail, et l’importance de ne pas se laisser décourager par les rechutes apparentes. Un système complexe ne se réoriente pas d’un coup. Il se réorganise progressivement, en élargissant peu à peu son répertoire de réponses possibles, en assouplissant ses attracteurs traumatiques, en installant de nouvelles boucles de régulation qui, avec le temps et la répétition, deviennent à leur tour des points d’ancrage plus stables.

Pour les psychologues en formation ou en supervision, intégrer cette lecture systémique du trauma complexe offre une double libération. Elle allège la pression de devoir « réussir » à faire disparaître chaque symptôme rapidement, et elle redonne du sens à un travail qui, vu de l’intérieur d’une seule séance, peut sembler stagner, alors qu’il participe en réalité d’une lente transformation du système tout entier.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

white boat on body of water during daytime

Qu’est-ce que la régulation ?

a person s hand during meditation

Lorsque nous entendons le mot régulation, nous pensons souvent au contrôle de soi.

Nous imaginons une personne capable de gérer ses émotions, de garder son calme ou de ne pas se laisser déborder. C’est vrai, mais en partie seulement car la régulation désigne quelque chose de bien plus vaste et de profondément vivant.

Un organisme seul, ça n’existe pas

D. W. Winnicott l’a écrit, un bébé tout seul, ça n’existe pas. Ni aucun organisme vivant d’ailleurs ! Toute vie doit continuellement ajuster son fonctionnement aux variations de son environnement. Une cellule régule ses échanges avec son milieu. Une forêt ajuste sa croissance aux saisons, aux précipitations et aux interactions entre les espèces qui la composent. Un chevreuil adapte son comportement à la présence d’un prédateur, à la disponibilité de nourriture ou aux signaux envoyés par ses congénères. La vie ne se maintient jamais dans un état fixe, elle repose sur une capacité permanente d’ajustement.

Les êtres humains n’échappent pas à ce fonctionnement. Notre système nerveux passe lui aussi son temps à évaluer les conditions du milieu afin de déterminer si celui-ci est suffisamment sûr, prévisible et soutenant. Cette évaluation s’effectue en grande partie sous le seuil de la conscience. À chaque instant, notre organisme ajuste notre rythme cardiaque, notre tonus musculaire, notre respiration, notre attention ou encore notre disponibilité relationnelle.

La régulation correspond ainsi à la capacité d’un organisme à demeurer suffisamment flexible pour faire face aux changements de son environnement sans perdre sa cohérence interne.

Cette définition invite à déplacer notre regard. Nous avons souvent tendance à considérer la régulation comme une compétence individuelle. Pourtant, aucun organisme vivant ne se régule seul.

Régulation et co-régulation

Chez les mammifères sociaux, la régulation est d’abord une expérience relationnelle. Un nourrisson humain naît avec un système nerveux particulièrement immature. Il dépend entièrement de la présence d’autres êtres humains pour réguler sa température, sa faim, son sommeil, son niveau d’activation physiologique et ses émotions. Les travaux sur l’attachement montrent que la répétition de milliers d’interactions quotidiennes avec des donneurs de soin disponibles permet progressivement à l’enfant d’intérioriser des capacités d’autorégulation.

Le regard, la voix, les expressions faciales, le contact corporel et la qualité de la présence constituent autant de signaux qui informent le système nerveux sur l’état du monde. Un visage calme peut apaiser un enfant en détresse. Une voix chaleureuse peut réduire l’activation physiologique. À l’inverse, des interactions imprévisibles, menaçantes ou la négligence peuvent maintenir l’organisme dans un état durable d’hypervigilance.

Nous apprenons donc à nous réguler au sein de relations.

Cette réalité dépasse largement l’enfance. À l’âge adulte, notre équilibre demeure profondément relationnel. Une conversation soutenante, la présence d’un proche, un sentiment d’appartenance à un groupe ou simplement la sensation d’être compris continuent d’influencer notre physiologie. Les êtres humains restent, tout au long de leur vie, des organismes de corégulation.

Régulation et interdépendance dans les vies autres-qu’humaines

Aucun écosystème ne fonctionne à partir d’éléments isolés. Les forêts, les récifs coralliens ou les sols vivants reposent sur un tissu dense d’interactions entre espèces. La stabilité d’un système vivant dépend moins de l’autonomie de ses composants que de la qualité des relations qui les unissent.

Un sol vivant offre une image particulièrement parlante. Sa fertilité émerge des échanges incessants entre bactéries, champignons, racines, insectes, eau et matière organique. Lorsque ces relations se dégradent, le système perd progressivement sa capacité à absorber les perturbations. Il devient plus vulnérable aux sécheresses, aux inondations et aux effondrements.

Nos systèmes nerveux semblent obéir à une logique comparable. La capacité à traverser l’incertitude, la perte ou le stress dépend largement de la qualité des relations qui nous entourent et des environnements dans lesquels nous évoluons. La régulation apparaît alors comme une propriété émergente des liens qui nous relient aux autres et au monde vivant.

Peut-être avons-nous hérité d’une vision excessivement individualiste de l’être humain. Nous parlons volontiers d’autonomie, d’indépendance ou de maîtrise de soi. Pourtant, la biologie raconte une autre histoire. Celle d’organismes interdépendants, dont l’équilibre se construit au sein de relations multiples.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

traditional string puppet on wall in nanjing

Au sujet de l’amalgame évitant / manipulateur

Il y a quelques années, j’ai publié sur ce blog un article sur les stratégies d’attachement évitantes. Depuis, il est devenu le plus lu du site et parmi les commentaires qui reviennent le plus souvent, il y en a un qui m’a longtemps interpellée et qui mérite qu’on s’y arrête sérieusement. Beaucoup de lecteurs interprètent les comportements d’une personne utilisant des stratégies évitantes comme de la manipulation. Cette confusion fait du mal des deux côtés et il est temps d’y regarder de plus près.

Pour comprendre pourquoi cet amalgame est si courant, il faut d’abord rappeler de quoi on parle au sujet de l’attachement évitant. Il s’agit d’une manière d’être en relation qui s’est développée dans l’enfance, souvent dans un environnement où exprimer ses besoins émotionnels suscitait peu de réponses, voire du rejet. L’enfant a alors appris, très tôt, qu’il valait mieux compter sur lui-même, que montrer certaines de ses émotions exposait à des affects désagréables, ou encore, que la proximité affective amenait de l’inconfort (voire de la peur) plutôt que de la sécurité.

Il faut ajouter ici quelque chose d’essentiel pour comprendre la logique de ce système. La stratégie d’attachement ne se manifeste pas en permanence de façon uniforme. Elle s’active précisément dans les moments de stress, lorsqu’une personne se sent menacée, vulnérable, dépassée émotionnellement. C’est sous pression que chacun révèle son style d’attachement, comme un réflexe qui s’est mis en place bien avant que cela prenne la forme d’un récit sur soi. Pour l’évitant, le stress déclenche un mouvement de retrait, de fermeture, de mise à distance. Ce n’est pas un choix réfléchi, c’est la réponse que son système nerveux a apprise à produire quand la situation devient trop intense.

Il faut également résister à l’idée que l’attachement évitant forme une catégorie homogène et bien délimitée. Les chercheurs qui travaillent avec des modèles dynamiques de l’attachement, décrivent en réalité une gamme très large de patterns. Certaines personnes présentent une forme légère d’inhibition de certains affects, très compatible avec une vie relationnelle satisfaisante. D’autres ont développé des formes beaucoup plus profondes de distance émotionnelle, allant de paire avec une dominante cognitive. Entre ces deux pôles, il existe toute une gradation, et c’est précisément cette gradation qui rend les généralisations problématiques.

À l’âge adulte, ce système de protection reste actif. Lorsque son attachement est activé, la personne évitante a tendance à garder des distances, minimiser ses besoins, se montre peu disponible émotionnellement, jusqu’à parfois disparaître au moment où la relation commence à devenir sérieuse. Ces comportements obéissent à une logique intérieure cohérente, même si elle reste souvent inconsciente. et donc, incompréhensible… Il est totalement faux de réduire ces tendance à des faits systématiques, des millions de personnes évitantes vivent en couple et parviennent à maintenir le lien toute une vie !

Quand on est la personne en face d’un « évitant », on peut traverser des expériences très déstabilisantes. On reçoit des signaux contradictoires. On se sent tour à tour proche et rejeté. On ne comprend pas pourquoi quelqu’un qui semble tenir à nous s’éloigne précisément quand les choses deviennent plus intimes. On cherche une explication qui fasse sens, et l’idée qu’on est délibérément manipulé a au moins le mérite d’offrir une cohérence narrative. Si l’autre fait ça intentionnellement, alors au moins il y a une intention, un calcul, quelqu’un qui tient les ficelles.

Mais cette lecture de la situation ne surgit pas de nulle part. Elle est elle-même façonnée par l’histoire de la personne qui souffre. Quelqu’un qui a grandi dans un environnement où les signaux affectifs étaient effectivement utilisés comme leviers, où l’amour était conditionnel, où l’incertitude était un outil de contrôle, sera naturellement plus enclin à lire les comportements de l’autre à travers ce prisme. C’est une lecture du présent colorée par le passé, une façon, là aussi, de traiter l’information disponible à partir de ce que l’expérience a appris à percevoir.

Ce que l’on appelle parfois manipulation dans une relation est souvent le produit d’une danse à deux, dans laquelle chacun rejoue quelque chose de sa propre histoire. La distance de l’un active l’hypervigilance de l’autre. L’hypervigilance de l’autre active le retrait de l’un. Ces deux mouvements se répondent, s’alimentent, se renforcent mutuellement, sans que ni l’un ni l’autre n’en soit pleinement conscient. Il n’y a pas un protagoniste qui agit et un autre qui subit. Il y a deux personnes dont les systèmes d’attachement entrent en collision, chacun cherchant à sa façon à rester en sécurité.

Cette explication présente cependant un problème majeur : elle attribue à l’autre une maîtrise et une préméditation qu’il n’a bien souvent pas. Elle transforme une blessure d’attachement en stratégie consciente. Et ce faisant, elle rend la situation encore plus douloureuse, parce qu’elle y ajoute une dimension de trahison délibérée qui, dans de nombreux cas, n’existe tout simplement pas.

La manipulation au sens psychologique du terme suppose plusieurs choses. Une conscience claire de ce qu’on fait. Un objectif précis à atteindre aux dépens de l’autre. Une forme de satisfaction à exercer un contrôle. Et souvent, une certaine insensibilité à la souffrance qu’on provoque, ou même un usage délibéré de cette souffrance comme levier.

La personne évitante, dans la grande majorité des cas, souffre autant que son partenaire, parfois davantage, mais d’une façon moins visible. Elle peut ne pas comprendre elle-même pourquoi elle s’éloigne au moment où elle devrait se rapprocher. Elle peut vivre ses propres comportements avec une confusion sincère, de la honte, un sentiment d’incompétence relationnelle. Elle ne tire aucun plaisir de la distance qu’elle maintient. Elle s’en protège.

Il serait malhonnête de prétendre que la frontière est toujours parfaitement nette. Il existe des personnes qui combinent des stratégies évitantes avec des comportements réellement manipulateurs. Il existe aussi des situations où quelqu’un utilise le vocabulaire de l’attachement pour se déresponsabiliser de comportements qui mériteraient d’être interrogés plus sérieusement.

Ce qui distingue la manipulation, dans ces cas limites, tient souvent à la question de la responsabilité. Une personne évitante qui fait un travail sur elle-même peut reconnaître l’impact de ses comportements sur l’autre, même si elle ne parvient pas immédiatement à les changer. Et inversement pour son/sa partenaire ! Elle peut entendre la douleur de l’autre sans l’utiliser comme une faiblesse à exploiter et ne cherche pas à maintenir l’autre dans un état d’incertitude parce que cela lui serait utile.

Cette sensibilité à l’impact que l’on a sur l’autre et l’intention portée à chercher des solutions au bénéfice de la relation est à mon sens la dimension la plus importante à percevoir dans la relation à l’autre.

Distinguer l’un de l’autre n’est pas une question abstraite ou théorique. Pour la personne qui souffre dans sa relation, comprendre que les comportements de l’autre viennent d’une peur profonde et non d’un désir de nuire peut participer à transformer la façon dont on vit la situation. Cela ne rend pas la relation plus simple, mais cela permet de ne pas porter une trahison imaginaire en plus d’une douleur réelle.

Pour la personne « évitante » elle-même, être catégorisée comme manipulatrice peut fermer la porte à une prise de conscience pourtant possible et nécessaire. On ne travaille pas de la même façon sur une peur que sur une accusation.

Et puis il y a une dernière information qu’il est utile de garder vivante en soi, ces patterns ne sont pas des condamnations à vie. Ils se sont construits dans un contexte particulier, en réponse à des conditions particulières, et ils peuvent évoluer. Pas spontanément, ni sans effort, il s’agit d’un travail qui prend du temps, mais le changement est possible. C’est peut-être là l’information la plus importante à retenir, pour les uns comme pour les autres !

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

turquoise sea washing coast with forest

Rythme et prosodie : ensemble, en lien & en résonance

Pensez à la dernière conversation dans laquelle vous vous êtes senti.e vraiment en phase avec quelqu’un. Peut-être avez-vous ressenti les silences comme des respirations, les mots arrivant au bon moment, quelque chose de fluide, de musical. Ce que vous avez vécu là, c’est une synchronie rythmique et votre système nerveux l’a reconnu comme un signal puissant de sécurité.

Le rythme avant les mots

Bien avant que le langage n’existe, le vivant communique par le rythme. Le cœur bat, les poumons se dilatent et se contractent, les neurones s’activent en oscillations.

Et puis les marées montent et descendent, le jour laisse place à la nuit, les saisons reviennent. Tout ce qui est vivant pulse et cette pulsation est l’un des premiers langages que nous ayons appris à lire.

Un nourrisson, avant même de comprendre un seul mot, se régule au contact du rythme de sa mère, par sa voix chantante, sa respiration, les battements de son cœur perçus dans les bras qui le portent. C’est ce berceau rythmique qui lui apprend, au niveau cellulaire, que le monde peut être sûr.

La prosodie, porteuse de vie ou de menace

Comme je l’évoquais dans un précédent texte, notre système nerveux ne s’intéresse pas au contenu de ce qui est dit. Il écoute comment c’est dit et plus précisément encore, il écoute le rythme de ce qui est dit.


Ton de la voix et système d’attachement : la puissance de la prosodie


La prosodie, c’est la musique portée par la voix : ses montées et descentes, ses accélérations et ralentissements, ses pauses et ses reprises. Or cette musique, loin d’être neutre, transporte des informations biologiquement chargées.

Une voix qui s’emballe et part dans les aigus traduit l’intensité d’un corps sous stress qui cherche à alerter, à mobiliser. Une voix basse et monocorde signale au contraire un repli relationnel allant vers la déconnexion. Et celle qui respire, qui laisse de l’espace, qui varie de manière vivante, celle-là dit au corps de l’autre : nous sommes bien ensemble et tu peux te poser ici.

Cela se passe par-delà les mots, ce sont des informations que nous sentons dans notre corps avant des les traduire en pensées et en représentations.

La danse mère-bébé : les origines de la synchronie

C’est dans la dyade mère-bébé que la synchronie rythmique prend une forme particulièrement éloquente.

Revenons encore aux travaux passionnants de la chercheuse Beatrice Beebe : elle a consacré des décennies à filmer et analyser au ralenti ces micro-interactions entre des mères et leur bébé. Ce qu’elle a mis au jour est saisissant : dès les premières semaines de vie, mère et bébé s’engagent dans une véritable chorégraphie. Quand le bébé ouvre grand les yeux et la bouche dans un élan de surprise joyeuse, la mère fait exactement la même chose, souvent sans s’en rendre compte. Le visage de l’un devient le miroir vivant de l’autre, c’est ce qu’on appelle le mirroring, ou imitation contingente.

Mais ce mirroring ne se limite pas au visage, il traverse tout le corps : l’inclinaison de la tête, le rythme des vocalisations, la tension ou le relâchement musculaire. Deux systèmes nerveux en train de s’apprendre mutuellement, de se dire : je te vois, je te reconnais, tu existes.

Ce qui est particulièrement remarquable dans les travaux de Beebe, c’est la notion d’ajustement à l’intensité. Le parent ne se contente pas de refléter l’état émotionnel de son bébé, il s’y cale physiquement. Quand le bébé hurle, agite les bras, se débat dans une détresse intense, une mère suffisamment accordée ne va pas lui parler doucement pour le calmer d’emblée : elle va d’abord matcher cette intensité. Elle berce fort, elle parle avec vigueur, elle amplifie son propre mouvement pour rencontrer l’enfant là où il est. Puis, progressivement, elle ralentit et le bébé, entraîné dans ce mouvement descendant, se régule avec elle. C’est la co-régulation dans sa forme la plus pure, d’un voyage partagé depuis la tempête vers l’apaisement.

Quand le rythme se brise : trauma et désynchronisation

Ce berceau rythmique peut être fragile dans certains contextes marqués par de l’adversité. Je vous propose de voir ou revoir en images ce que la rupture de rythme fait vivre à l’enfant, avec l’expérience du visage impassible – ou le Still Face Experiment – mené par Ed Tronick :

Lorsque le parent traverse lui-même un état de détresse, comme il en existe tant dans nos société modernes occidentales (dépression du post-partum, trauma non résolu, dissociation…) sa capacité de mirroring se trouve profondément altérée. Le visage peut devenir plat, absent, ou au contraire s’exprimer de manière intrusive ou imprévisible. Les réponses arrivent décalées, ou n’arrivent tout simplement pas. Le bébé envoie un signal mais celui-ci revient déformé, ou ne revient pas du tout.

Beebe a montré que ces ruptures de synchronie, lorsqu’elles sont chroniques, laissent des traces dans les modèles internes de l’enfant. Il apprend alors quelque chose de fondamental et de douloureux : je ne peux pas compter sur l’autre pour me réguler. Je suis seul dans mon intensité. Ce sont ces empreintes précoces, inscrites bien avant les mots, qui forment le substrat des attachements insécures et des vulnérabilités traumatiques à l’âge adulte.

Car le trauma n’est pas seulement ce qui arrive. C’est aussi, profondément, ce qui n’arrive pas : l’écho attendu qui ne vient jamais, le bercement qui ne correspond pas à la tempête intérieure, le regard qui se détourne au moment précis où l’enfant en a le plus besoin.

Le rythme de la relation, miroir des rythmes du vivant

Les écologues ont un concept fascinant : l’entrain. C’est ce phénomène par lequel deux systèmes oscillants, placés l’un près de l’autre, finissent par se synchroniser. Des métronomes sur une même planche. Des lucioles dans une même forêt. Des femmes vivant ensemble dont les cycles se rejoignent. La relation humaine fonctionne de la même façon.

Lorsque deux personnes entrent dans une conversation authentique, leurs systèmes nerveux s’entraînent mutuellement. Alors, la variabilité cardiaque se synchronise, les rythmes respiratoires se rejoignent, les tours de parole prennent la fluidité d’une danse. Ce n’est pas une coïncidence mais la biologie de la co-régulation, ce processus par lequel nous nous régulons les uns par les autres, comme nous l’avons fait depuis des centaines de milliers d’années.

Quand cette synchronie se rompt par une interruption brusque, un silence qui dure trop longtemps ou un débit qui s’emballe, le corps de l’autre enregistre une discordance. Pas forcément un danger, mais une alerte légère : quelque chose a changé ici.

Ce que le vivant nous enseigne

Dans les écosystèmes en bonne santé, les rythmes du vivant ne sont pas figés, ils s’ajustent, se répondent et se régulent mutuellement : la respiration s’ajuste à l’effort, les arbres d’une forêt synchronisent leurs cycles, les bancs de poissons ondulent comme un seul corps sans qu’aucun ne dirige.

Le rythme régulé du vivant a sa propre intelligence et quand on l’écoute, cette intelligence nous ramène invariablement à la même vérité : la vie se tisse dans un équilibre rythmique et cohérent, en relation avec ce qui l’entoure. C’est exactement ce que font deux êtres quand ils sont vraiment présents l’un à l’autre.

La prochaine fois que vous sentez une conversation se tendre, avant de chercher quoi dire, posez-vous cette question plus simple : à quel rythme suis-je en train de parler ? Est-ce que je respire ? Est-ce que je laisse de l’espace ? Est-ce que je m’autorise à prendre de la place ? Ma voix porte-t-elle de la vie ou de la peur ?

Le rythme, en tant qu’information, se révèle être une clé essentielle pour établir des connexions plus profondes avec soi-même et avec les autres.


Sources & inspirations : Stephen Porges, The Polyvagal Theory | Beatrice Beebe & Frank Lachmann, The Origins of Attachment | Daniel Stern, Le monde interpersonnel du nourrisson | Joanna Macy, Coming back to Life.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

Être parent malgré les manuels, les méthodes et les recettes toutes faites

Dans les rayons des librairies, la parentalité semble avoir trouvé ses réponses avec des méthodes claires, des étapes rassurantes, des promesses d’apaisement. Pourtant, dans certaines familles, ces livres ne fonctionnent pas. Pire encore, ils laissent les parents avec un sentiment d’échec supplémentaire.

Tout d’abord et pour lever tout malentendu, je souhaite préciser d’emblée que je reconnais pleinement la pertinence de la théorie qui sous tend l’éducation positive. Les apports issus de la recherche en psychologie du développement et en attachement sont solides et fondent ma pratique clinique auprès des familles que j’accompagne. Là où les difficultés apparaissent, ce n’est pas dans les fondements théoriques eux mêmes, mais dans leur vulgarisation parfois simplifiée et dans l’écart entre les principes et leur mise en œuvre concrète.

Pourquoi ce décalage entre des propositions séduisantes et la réalité quotidienne ?

Une première raison tient à la complexité de l’attachement. Les stratégies d’attachement ne sont pas des choix conscients ni des styles éducatifs que l’on adopte volontairement. Ce sont des processus automatiques qui se déclenchent en situation de stress : ils s’inscrivent dans le corps, dans la mémoire émotionnelle, dans l’histoire relationnelle précoce et ils échappent largement à l’observation directe. Nous ne nous voyons pas comme nous sommes vus et ressentis par autrui, et encore moins par notre propre enfant.

Face aux comportements intenses, imprévisibles et parfois déroutants d’un enfant, ce sont précisément ces stratégies automatiques qui s’activent. Le parent peut vouloir appliquer une méthode apprise dans un livre et se retrouver débordé par une colère disproportionnée, une peur, un sentiment d’impuissance ou une grande culpabilité. À ce moment-là, c’est le système d’attachement qui est en alerte.

Les débats autour de l’éducation positive illustrent bien cette tendance à la simplification

D’un côté, une vision parfois caricaturale où il suffirait d’accueillir toutes les émotions et de dialoguer pour que tout s’apaise. De l’autre, une réponse inverse tout aussi simplifiée qui consisterait à punir davantage pour rétablir l’autorité. Dans les deux cas, la complexité du lien et du développement affectif est réduite à une opposition binaire.

Or l’éducation positive, dans sa profondeur, ne signifie ni absence de cadre ni effacement du parent. Elle suppose au contraire un adulte capable de rester plus fort, plus grand, plus sage. Un adulte qui contient, qui protège et qui décide lorsque c’est nécessaire. La punition systématique n’est pas davantage une solution universelle. Elle peut parfois stopper un comportement, mais elle ne traite pas ce qui, en dessous, s’active dans le système d’attachement de l’enfant.

Un malentendu majeur concerne souvent la nature même de l’attachement

Beaucoup l’imaginent simplement comme une relation chaleureuse et harmonieuse. En réalité, l’attachement est un système de survie. Lorsque l’enfant perçoit un danger ou une rupture de connexion, il met en place des stratégies pour maintenir le lien avec sa figure parentale et l’intelligence de la survie l’amène à faire ce qui fonctionne ! Ces stratégies peuvent prendre la forme d’une hyperactivation avec des cris, des oppositions, des demandes incessantes ou à l’inverse se manifester par un retrait, une apparente indifférence, une autonomie précoce qui rassure l’entourage mais masque une détresse.

Le parent possède ses propres stratégies. Face aux comportements qui ne correspondent pas à l’enfant rêvé, imaginé, espéré, il peut ressentir de la déception, de la honte, de la colère ou un profond découragement. Ces émotions racontent des blessures relationnelles bien antérieures à la naissance du premier enfant. Et si elles ne sont pas reconnues, elles guident les réactions à l’insu du parent.

C’est là que les livres montrent leurs limites. Ils transmettent des connaissances, parfois précieuses. Ils offrent des repères et ouvrent des pistes de réflexion. Mais ils ne peuvent pas explorer l’histoire singulière de chacun, ni mettre en lumière les angles morts relationnels. De même, un accompagnement qui se limite à des conseils pratiques sans compréhension clinique des processus d’attachement risque de rester en surface.

Travailler sur les processus relationnels – et pas simplement sur les comportements

Lorsque les comportements de l’enfant se répètent, s’intensifient ou viennent toucher des zones sensibles chez le parent, il est nécessaire de bénéficier d’un regard extérieur qualifié. Un professionnel formé aux dimensions cliniques de l’attachement peut aider à identifier ce qui se joue au niveau émotionnel et relationnel. Il s’agit alors de rendre visible l’invisible de manière à comprendre le processus qui organise le comportement (celui de l’enfant mais aussi et peut-être surtout celui du parent) et ainsi, commencer à prendre de la hauteur.

Travailler à son rôle de parent implique de se poser des questions sur soi : Qu’est ce que je ressens face aux comportements de mon enfant que je n’avais pas prévus, rêvés ou imaginés ? Qu’est-ce qui active du stress en moi, dans ma relation avec mon enfant ? Suis-je pleinement présent-e lorsqu’on est ensemble ?

Derrière l’agacement face aux colères répétées se cache parfois une peur de perdre le contrôle. Derrière la déception d’un enfant peu scolaire peut se loger une blessure personnelle ancienne. Derrière la rigidité éducative peut se nicher l’angoisse de ne pas être respecté.

Prendre ce temps d’exploration intérieure ne signifie pas tout relativiser ni tout expliquer par le passé mais cela permet de reprendre sa place d’adulte régulateur. Être plus fort, plus grand, plus sage signifie pouvoir contenir ses propres réactions pour offrir à l’enfant une base suffisamment stable.

Et peut être faut-il aussi adresser un mot aux professionnels de l’accompagnement

Accueillir la souffrance d’un parent ou d’un enfant engage une responsabilité immense. Nous ne travaillons pas seulement avec des outils ou des concepts, mais avec des histoires d’attachement, des vulnérabilités profondes, des systèmes relationnels en tension. Cela suppose un travail continu sur soi, une capacité à reconnaître ses propres zones sensibles et ses stratégies automatiques lorsqu’elles s’activent au contact de celles des autres. Cela suppose aussi une formation rigoureuse, ancrée dans la clinique et dans l’observation fine, au delà des effets de mode et des apprentissages rapides : c’est le travail de toute une vie professionnelle.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

close up of seagulls sitting on a rock in a body of water

Pourquoi les sons de la nature nous apaisent-ils ? Une histoire de régulation, de biologie et de relation au vivant

La régulation émotionnelle est une compétence qui s’acquiert au sein d’une relation d’attachement stable, sensible et synchronisée. Les travaux de Beatrice Beebe ont remarquablement mis en lumière la finesse relationnelle dont le bébé est capable, dès le tout début de sa vie. Si ce sujet est nouveau pour vous, vous trouverez de nombreuses ressources sur ce blog. Et je vous invite à regarder ce petit film de 15mn :

L’attachement sécure donne à voir une relation fluide, synchronisée, comme une danse relationnelle dans laquelle la conversation est cohérente dans la gestuelle, les vocalises, le contact visuel et l’intensité vers le calme. Une conversation émotionnelle et sensible, qui fait sentir au bébé :

Je te vois, tu es là avec moi, on a du plaisir à être ensemble et je t’accueille pleinement

Le plein accueil est important car il implique que la maman n’ait pas de difficulté à rejoindre son bébé dans ses émotions désagréables. L’inconfort peut alors suivre le cycle de la vie : il existe, s’exprime puis se résorbe grâce à la présence contenante de l’adulte.

Tout le monde n’a pas eu la chance d’arriver au monde dans une famille présentant de tels marqueurs de stabilité, cet accès à la régulation devra donc s’apprendre plus tard. C’est souvent après des années de difficultés de régulation émotionnelle que cet apprentissage commence, lorsque l’on réalise que toutes sortes de problèmes relationnels en sont les conséquences. Lorsqu’une émotion désagréable affleure, plutôt que d’être submergée par elle il faut apprendre à respirer, à prendre du recul, à identifier ses émotions…

La régulation a donc un socle fondamentalement relationnel, et ce relationnel est aussi une expérience biologique, ancrée dans notre système nerveux, en relation avec le monde qui nous entoure.

C’est cette perspective que je souhaite évoquer ici, de manière à essayer de comprendre pourquoi certaines expériences nous apaisent profondément. Parmi elles, il y a les sons de la nature.

Notre système nerveux est un système vivant

Notre système nerveux autonome est un système vivant. Depuis des millions d’années, il a appris à répondre à une question fondamentale :

Suis-je en sécurité ou en danger ?

Cette évaluation se déroule en grande partie sous le seuil de la conscience. Notre organisme collecte en permanence une multitude d’informations : les expressions des visages, les mouvements autour de nous, les odeurs… mais aussi les sons. Bien avant que nous réfléchissions, notre corps écoute.

Ce que racontent les paysages sonores

Dans un environnement naturel en bonne santé, les sons possèdent une certaine richesse : le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le vent, l’eau qui coule, les insectes…

Pour de nombreuses espèces, ces paysages sonores constituent une véritable source d’information sur l’état du milieu. Lorsque les oiseaux chantent normalement, que les insectes poursuivent leur activité, que le vent fait vibrer les arbres, le vivant indique implicitement qu’aucun danger majeur n’est présent.

Même si notre quotidien est très différent de celui de nos ancêtres, notre biologie continue de traiter ces informations car nous appartenons, nous aussi, à ce vivant.

Les chants d’oiseaux : un signal de sécurité ?

Des chercheurs se sont intéressés aux effets des chants d’oiseaux sur l’état émotionnel humain. Une étude expérimentale a notamment montré qu’une exposition de quelques minutes à des paysages sonores contenant des chants d’oiseaux était associée à une diminution significative de l’anxiété et de la paranoïa chez des participants en bonne santé.

Une méta-analyse menée dans des parc nationaux aux Etats-Unis et publiée dans la revue PNAS A synthesis of health benefits of natural sounds and their distribution in national parks (mars 2021) porte sur l’influence des sons de la nature sur la santé humaine. Les résultats confirment que les sons de la nature améliorent la santé, renforcent les émotions positives et réduisent le stress et l’irritabilité.

Ces résultats s’inscrivent dans un ensemble plus large de travaux montrant que les environnements naturels favorisent souvent une baisse du stress physiologique, une diminution du cortisol et une amélioration du bien-être. Il ne s’agit pas de dire que le chant du merle soigne l’anxiété, mais il est possible qu’il participe à envoyer à notre organisme un message simple :

Le monde, pour l’instant, semble suffisamment sûr.

Quand notre corps entend le danger

À l’inverse, certains sons déclenchent immédiatement une réaction d’alerte. Les cris, les pleurs, les hurlements ou certains sons stridents présentent souvent des caractéristiques dites non linéaires. Ils comportent des ruptures, des irrégularités, des variations brusques de fréquence ou d’intensité. Ces propriétés acoustiques captent très efficacement notre attention.

D’un point de vue évolutif, cela fait sens : un cri de détresse ou un rugissement devait pouvoir mobiliser instantanément notre organisme. Notre fréquence cardiaque accélère. nos muscles se préparent, notre attention se focalise, notre système nerveux fait exactement ce pour quoi il a été conçu : assurer notre survie.

Nerf vague et théorie polyvagale

Les travaux de Stephen Porges sur la théorie polyvagale, ainsi que ceux de Deb Dana qui les a largement diffusés dans la pratique clinique, proposent une lecture intéressante de ces phénomènes.

Selon cette approche, certains indices sensoriels sont perçus comme des « signaux de sécurité » (cues of safety). Ils favoriseraient l’engagement du système vagal ventral, associé aux états de calme, de connexion et de disponibilité relationnelle.

Les voix chaleureuses, les prosodies douces, certains rythmes respiratoires… mais aussi les sons naturels pourraient participer à cette régulation.

La théorie polyvagale suscite encore des débats scientifiques et plusieurs de ses mécanismes restent discutés. Néanmoins, de nombreux cliniciens trouvent cette grille de lecture utile pour comprendre l’expérience subjective de leurs patients. Plus largement, il existe aujourd’hui de nombreuses données montrant que les environnements naturels peuvent influencer favorablement notre physiologie, notre niveau de stress et notre capacité à récupérer après une activation.

Nous ne sommes pas séparés du vivant

Pendant longtemps, nous avons pensé la santé mentale presque exclusivement à travers les pensées. Pourtant, notre organisme n’a jamais cessé d’appartenir au vivant : nous respirons l’air d’un écosystème, nous sommes synchronisés avec les rythmes du jour, des saisons et notre système nerveux continue d’interpréter les informations provenant du monde qui nous entoure.

Peut-être est-ce pour cela qu’une promenade en forêt, le bruit de la pluie sur les feuilles ou le chant d’un merle au petit matin nous touchent parfois bien plus profondément que nous ne l’imaginons.

En plus d’être de jolis sons, ce des messages captés par notre biologie et qui rappellent à notre système nerveux qu’il n’est pas seulement fait pour survivre. Il peut aussi nous permettre de nous déposer, de nous déployer dans un environnement sûr et tranquille, le contenant de notre régulation.

Sources et inspirations :

Stobbe, E., Sundermann, J., Ascone, L., & Kühn, S. (2022).
Birdsongs alleviate anxiety and paranoia in healthy participants.

Feldman, R. (2007).
Parent–infant synchrony and the construction of shared timing; physiological precursors, developmental outcomes, and risk conditions.
Journal of Child Psychology and Psychiatry.

Dana, D. (2018).
The Polyvagal Theory in Therapy: Engaging the Rhythm of Regulation.
New York: W. W. Norton.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

L’AFTD met à disposition un dossier sur la dissociation d’origine traumatique

L’Association Francophone du Trauma et de la Dissociation (AFTD), en partenariat avec la toute nouvelle French Society for Traumatic Stress Studies (FSTSS), met aujourd’hui en libre accès un dossier consacré à la dissociation d’origine traumatique, sous la direction scientifique de la Dre Sarah Ammendola.

Ce document synthétise les points essentiels sur un sujet encore trop souvent méconnu, et propose également une sélection (non exhaustive) de lectures pour approfondir la réflexion.

À travers cette publication, les deux associations souhaitent encourager le dialogue scientifique et contribuer à faire évoluer les paradigmes autour du trauma et de la dissociation.

Une ressource précieuse à découvrir, partager, et faire vivre.

Dossier dissociation AFTD : https://www.aftd.eu/page/3763670-dossier-dissociation

Sans oublier l’excellent podcast DissociationS : https://open.spotify.com/show/212Zms3ARFM90U19OLhHgK

Repenser la fenêtre de tolérance, vers une clinique de la capacité

Image par Avelino Calvar Martinez

La notion de fenêtre de tolérance est aujourd’hui largement utilisée en psychotraumatologie pour décrire la zone dans laquelle le système nerveux peut traiter les émotions sans basculer dans l’hyperactivation ou l’effondrement. Popularisée notamment par Dan Siegel, elle a permis de mieux comprendre les réactions post traumatiques et d’offrir un cadre pédagogique clair aux patients, leur permettant de mieux comprendre et repérer les mouvements quotidiens de leur fonctionnement. Pourtant, certains professionnels en interrogent les effets implicites sur le vécu des personnes accompagnées.

C’est le cas de Cathy Malchiodi, art thérapeute, qui remet en question le terme même de tolérance. Dans son article « Le stress traumatique et le cercle des capacités*.
Il est temps de libérer les survivants de traumatismes de la tâche de tolérance », elle écrit :

Et si l’augmentation de la capacité devenait l’objectif principal plutôt que la simple expansion de la capacité à tolérer les réactions pénibles ? Le moi n’est pas nécessairement restauré par l’augmentation de la capacité à tolérer les réactions, mais par le soutien d’expériences tangibles, sensorielles et somatiques d’efficacité, de ressources et de résilience.

Selon elle, parler de tolérance peut involontairement renforcer une injonction déjà bien présente chez de nombreux patients traumatisés. Beaucoup ont appris très tôt à supporter, à encaisser, à faire avec l’insupportable. Leur proposer d’élargir encore leur capacité à « tolérer » peut alors réactiver une dynamique de survie plutôt qu’ouvrir un espace de transformation.

Dans sa pratique, elle propose de remplacer cette notion par celle de fenêtre de capacité. Le glissement sémantique peut sembler subtil mais il change profondément la posture clinique. Il ne s’agit plus de demander au patient de supporter davantage, mais de reconnaître et développer ses capacités d’autorégulation, de créativité et de mise en sens. La capacité évoque un potentiel vivant, évolutif, qui peut se renforcer dans un cadre sécurisant.

Ce changement de vocabulaire a aussi une portée symbolique. D’un côté, tolérer renvoie à l’idée de faire face à quelque chose de pénible, alors que la capacité suggère une compétence en devenir, une ressource que l’on peut explorer et consolider. Pour des personnes qui ont souvent intériorisé l’idée qu’elles doivent être plus fortes ou moins sensibles, cette nuance peut alléger la pression et restaurer un sentiment de dignité.

Dans le champ de l’art thérapie, cette approche prend tout son sens. La création ne vise pas à supporter l’émotion mais à la transformer, à lui donner forme et mouvement. En parlant de fenêtre de capacité, on invite le patient à repérer l’espace dans lequel il peut sentir, penser et créer sans se perdre. On valorise ce qui est possible plutôt que ce qui doit être enduré.

Interroger nos concepts n’est pas un simple exercice théorique car les mots façonnent les représentations et influencent la manière dont nous menons nos accompagnements thérapeutiques. Remplacer la tolérance par la capacité ouvre peut être un chemin plus respectueux du rythme et de l’histoire des personnes traumatisées. C’est une invitation à passer d’une logique de survie à une logique de croissance.

Pour continuer à lire sur ce sujet : Agrandir sa capacité d’intégration : un processus au coeur de la guérison du traumatisme complexe.

*Cathy Malchiodi, Traumatic Stress and the Circle of Capacity. It’s time to release trauma survivors from the task of tolerance, à lire sur Medium

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

Quand le chaos précède la guérison

Pourquoi aller mal peut être une étape nécessaire en psychothérapie

Lorsqu’on commence une psychothérapie, on s’attend souvent à aller mieux rapidement. On imagine un chemin progressif vers plus de sérénité, de clarté et de bien être. Pourtant, beaucoup de patients vivent une expérience déroutante. Par périodes dans la thérapie, ils peuvent se sentir plus confus, plus tristes, plus anxieux ou plus fatigués qu’avant. Cette période peut inquiéter et faire naître des doutes : Est ce que la thérapie fonctionne vraiment ? Est ce que je fais fausse route ? Cette méthode me convient-elle ?Mon état va-t-il empirer ?

En réalité, ce phénomène est non seulement fréquent, mais souvent révélateur d’un processus profond de transformation. Pour le comprendre, il est utile de se tourner vers une idée issue des sciences des systèmes complexes, celle de l’émergence.

Dans la nature, dans le cerveau, dans les sociétés humaines, dans les écosystèmes, on observe un même principe. L’ordre ne se construit pas toujours de façon linéaire. Bien souvent, il émerge d’une phase de désorganisation. Avant qu’un nouveau mode de fonctionnement stable apparaisse, l’ancien doit d’abord se fissurer.

Un système complexe est un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux. Le corps humain, les émotions, la personnalité, les relations, l’identité, en font partie. Ces systèmes ne fonctionnent pas comme des machines que l’on peut réparer pièce par pièce, ils évoluent par réorganisations successives. Et ces réorganisations passent presque toujours par des moments de turbulence.

Prenons un exemple simple. Quand une forêt brûle, le paysage devient chaotique, tout semble détruit. Pourtant, cette phase permet parfois à un nouvel écosystème de naître, plus riche et plus résilient. Dans le cerveau, lorsqu’on apprend profondément quelque chose de nouveau, certaines connexions anciennes se fragilisent avant que de nouvelles se consolident. Dans la vie, une remise en question importante précède souvent une période de reconstruction.

La psychothérapie fonctionne selon un principe similaire.

Quand une personne arrive en thérapie, elle a souvent développé des stratégies pour survivre psychiquement. Ces stratégies peuvent être l’évitement, le contrôle, le perfectionnisme, la dissociation, la rationalisation, l’hyperadaptation, ou encore l’oubli de soi. Elles ont été nécessaires à un moment donné car elles ont permis de tenir, de continuer à avancer, parfois dans des contextes difficiles.

Le problème n’est pas que ces stratégies existent. Le problème est qu’elles finissent par enfermer en maintenant un équilibre fragile. Un équilibre qui permet de fonctionner en surface, mais pas de vivre pleinement.

La thérapie consiste en partie à mettre de la lumière sur ces mécanismes. Elle invite à ressentir ce qui était évité, à nommer ce qui était tu, à regarder ce qui était enfoui. Il s’agit de remettre en mouvement ce qui était figé.

Et naturellement, cela déstabilise.

Quand on commence à sentir ses émotions plutôt que de les anesthésier, elles peuvent paraître plus fortes. Quand on prend conscience de ses blessures, elles semblent parfois plus douloureuses. Quand on interroge ses croyances profondes, on peut perdre ses repères. Quand on ose être plus authentique, on peut se sentir plus vulnérable.

C’est ce que l’on pourrait appeler une phase de désorganisation psychique temporaire.

L’ancien système intérieur commence à se fissurer, mais le nouveau n’est pas encore stabilisé, on se retrouve alors entre deux états, entre des protections anciennes qui ne fonctionnent plus et des ressources nouvelles encore fragiles.

Dans le langage des systèmes complexes, on dirait que la personne traverse une zone d’instabilité créative. Une zone où tout semble plus flou, plus intense, plus incertain, mais où se prépare une nouvelle organisation.

Ce moment peut donner l’impression de régresser. En réalité, il s’agit souvent d’une progression profonde.

Aller plus mal ne signifie pas que l’on se détruit. Cela signifie souvent que l’on sent plus, que l’on comprend plus, que l’on se rapproche de zones jusque là protégées. C’est le signe que le travail touche des couches importantes de l’histoire personnelle.

Progressivement, si le cadre thérapeutique est sécurisant (il donne juste la stimulation nécessaire pour faire advenir le changement) et si le travail se poursuit, quelque chose de nouveau commence à émerger : les émotions deviennent plus régulables, les pensées plus nuancées, les relations plus ajustées, les choix plus alignés, le rapport à soi plus bienveillant. Les anciens schémas perdent de leur rigidité et de nouvelles manières d’être prennent forme.

Un nouvel équilibre se construit, plus souple et plus vivant, qui n’est pas un retour à l’état d’avant. C’est un état différent, plus intégré.

C’est ce que l’on observe chez beaucoup de personnes qui persévèrent en thérapie. Après une phase parfois inconfortable, elles décrivent un mieux être plus stable. Moins dépendant des circonstances extérieures. Moins fragile. Plus durable.

Comprendre cela peut aider à traverser les moments difficiles du processus.

Si vous traversez une période où vous vous sentez plus fragile depuis le début de votre thérapie, cela ne signifie pas nécessairement que quelque chose ne va pas, mais que quelque chose est en train de se transformer.

Bien sûr, chaque parcours est unique et il est important de parler de ces ressentis avec sa/son thérapeute. Mais il peut être rassurant de savoir que le chaos n’est pas l’ennemi de la guérison, il en est souvent une étape.

Comme dans de nombreux systèmes vivants, l’être humain se réorganise parfois en passant par une zone de turbulence. C’est dans ce mouvement que peut émerger une forme plus juste, plus libre et solide de soi même.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr