L’attachement évitant et le conflit

En grandissant avec des parents distants, j’ai dû m’adapter en étant particulièrement autonome, j’exprime peu de besoins, je ne pose pas de problème. J’ai appris à me stimuler et m’apaiser sans l’aide de personne. En un mot, je me débrouille seul.e.

Crédit Photo : Frank Winkler

Les stratégies relationnelles ou adaptations « évitantes » se construisent dès le tout début de la vie au contact d’au moins un adulte – une figure d’attachement principale, c’est-à-dire très présente dans le quotidien – qui a la particularité de se sentir davantage préoccupé par lui-même que par la relation. Le plus souvent, cet adulte c’est la mère et/ou le père mais cela peut bien sûr varier en fonction des aléas dans l’histoire du bébé. Dans cette configuration, le parent qui est principalement en charge de s’occuper du bébé néglige le lien pour s’intéresser en premier lieu à lui même, dans des domaines qui varient : la réussite sociale, le temps pour soi, l’apparence physique, le pouvoir, l’intelligence, la performance ou tout simplement la satisfaction de ses propres besoins… Dans ce contexte, le bébé qui vient d’arriver au monde et se trouve dans un état de dépendance absolue pour sa survie, n’aura pas d’autre choix que de s’adapter (Voir Style d’attachement et parentalité et Les troubles de l’attachement chez l’enfant)

Cette adaptation se met en place très rapidement, dès que le nouveau-né « réalise » que personne ne vient quand il pleure. Bien entendu, il ne « réalise » pas cela par la pensée logique, nous sommes là encore à un stade où les impressions et les sensations sont présentes mais restent intériorisées à un niveau implicite, dans le corps. Le bébé « sait » qu’il ne faut pas être en demande, qu’il ne faut pas insister et de ce fait, il va cesser ou diminuer ses cris d’alerte qui viseraient à activer l’attachement du parent pour prendre soin de lui.

Étant donné que sa survie dépend totalement des soins reçus par sa figure d’attachement principale, le bébé « fait en sorte », dans un processus d’adaptation très coûteux, de privilégier la sécurité de la relation, plutôt que de mettre ses besoins au premiers plan.

Et bien sûr ces stratégies consistant à se débrouiller sans qu’aucun humain n’intervienne continuent de se développer en grandissant – et cela s’accompagne toujours d’anxiété, plus ou moins visible. Progressivement, l’hyperfocalisation sur des choses, sur la lecture, le travail, sur des tâches à réaliser, des « to-do lists » plutôt que sur des personnes, fait de plus en plus partie du fonctionnement de l’individu, comme une façon de s’occuper de soi. Cette maîtrise sans intervention extérieure est en partie satisfaisante et sécurisante puisque d’une part, faire soi-même garantit le bon déroulé des opérations et que d’autre part les relations humaines ne sont pas faciles d’accès :: en ayant été peu stimulé, en ayant grandit avec beaucoup de solitude et peu de contact visuel et de proximité physique, il s’avère particulièrement inconfortable de se retrouver face aux émotions et aux besoins des autres.

Il y a donc une grande focalisation sur les objets et les tâches et à côté de cela, beaucoup de temps passé dans sa tête – à réfléchir, à anticiper, rêver, imaginer, dans des processus d’autorégulation évoqués plus haut.

Dans une relation de couple qui par nature réactive la sensation de dépendance à l’autre, à chaque fois que je suis interrompu.e quand je suis en autorégulation, je ressens que l’interruption vient servir non pas mes besoins, mais ceux de la personne qui vient faire intrusion : jadis mon parent, aujourd’hui mon partenaire.

Cette interruption donne la sensation d’être utilisé.e, d’être un objet qui servirait à satisfaire les besoins d’autrui au détriment de soi, comme s’il ne pouvait pas y avoir d’espace intermédiaire : c’est soit moi soit l’autre. Et c’est typiquement le genre de situation qui va générer un cercle vicieux conflictuel où chacun va participer à augmenter l’insécurité de l’autre (voir à ce sujet Combinaisons d’attachement dans le couple : les styles anxieux/ambivalent & évitant.

Une personne qui a développé des stratégies évitantes a gardé dans sa mémoire implicite une certaine forme de négligence de la part de ses parents, tout particulièrement à l’égard de ses émotions négatives. Le fait de recevoir des reproches tendrait à faire ressentir de nouveau ces émotions, associées à une anxiété intolérable. Une grande énergie est donc mobilisée pour absolument éviter le conflit et garder le contrôle sur la situation.

Alors je repousse ces situations et je fais croire que cela ne m’atteint pas, je me ferme, je fais comme si de rien n’était, je sors faire un tour, je montre que je n’ai besoin de personne… ou je mets fin à la relation.


Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr