L’attachement évitant chez l’adulte

Je veux bien que tu sois dans ma maison… mais pas dans ma chambre – sauf si je te le demande !

Dr Stan Tatkin

La façon dont des parents ou les « figures d’attachement » interagissent avec leur enfant va largement déterminer le style d’attachement que ce dernier va développer à leur contact. Cette empreinte initiale va suivre l’enfant au cours de son évolution et constituera le modèle de ses relations futures.

Notez bien que :

  1. les stratégies d’attachement se mettent en place dans une dyade (un enfant + un adulte) et que les individus développent autant de stratégies qu’il y a de donneurs de soins. Quand l’attachement est sécure, aucune stratégie n’est nécessaire, l’enfant peut être simplement et pleinement lui-même, sans distorsions.
  2. toutes les stratégies d’attachement sont fonctionnelles dans le milieu dans lequel elles sont mises en place.
  3. l’attachement s’active en situation de stress (ce concept n’est pas du tout synonyme d’affection).

Les enfants qui utilisent des stratégies évitantes ont des donneurs de soins qui se montrent indisponibles ou indifférents voire même hostiles, lorsque leurs besoins sont exprimés et notamment lorsqu’ils sont malades ou émotionnellement en détresse. Ces parents découragent toute tentative de l’enfant à activer son système d’attachement que sont les pleurs, les demandes, les besoins de réconfort. Ils ont davantage tendance à encourager et valoriser un accès rapide à l’autonomie et à l’indépendance. Pour Ainsworth & Main, la mère d’un enfant à l’attachement évitant « est distante, rejette les besoins d’attachement de son enfant, est hostile envers les signes de dépendance et n’aime pas le contact affectueux en face à face et ce, plus particulièrement lorsque c’est le bébé qui le désire. Les besoins et les désirs de la mère qui n’ont pu être satisfaits lorsqu’elle était plus jeune, sont devenus une source de souffrance et de honte pour elle. Lorsqu’elle les voit se manifester chez son enfant, cela l’irrite, l’attriste ou la dégoûte. » Il est important d’insister sur le fait que la plupart des mères veulent s’occuper de leur enfant d’une façon adéquate mais qu’elles se sentent en grande difficulté : elles manquent d’empathie et de modèles de « comment prendre soin » auxquels se référer.

Ainsi, puisque ces enfants font l’expérience difficile de se sentir rejetés, ignorés ou punis lorsqu’ils expriment un besoin, ils apprennent très tôt à taire ce qui déplaît à la figure d’attachement. En d’autres termes, ils désactivent ou hypoactivent leur système d’attachement, ce qui leur permet de garder le maximum de continuité relationnelle avec leur parent.

Si je n’exprime pas de besoin et que je montre que je peux me débrouiller tout seul, mon parent ne me rejettera pas. Je pourrai ainsi conserver le maximum de contact avec lui.

Il s’agit bien d’une « illusion d’indépendance », l’enfant étant en réalité extrêmement réceptif à l’indisponibilité parentale, ainsi que l’atteste le niveau de cortisol (hormone du stress) d’un niveau très élevé lors des séparations, relevés à la Situation Étrange. Ces enfants se présentent comme étant sages et matures, ils donnent l’impression d’être occupés et que tout va bien. En cas de stress, ils ont appris qu’il valait mieux inhiber leur besoin de réconfort, de câlins, d’amour ou d’attention pour faire « comme si de rien n’était ».

Je recherche la proximité de ma figure d’attachement, tout en n’interagissant pas directement avec elle.

Voir à ce sujet, Mary Ainsworth, Strange Situation (en anglais). Cette situation expérimentale montre les différents styles d’attachement à travers des exemples d’interaction mère-enfant. Sont analysés : la qualité de la relation, la réaction de l’enfant lorsque la mère sort de la pièce et la réaction de l’enfant lorsque celle-ci revient.

Ces stratégies relationnelles ne forment pas une catégorie uniforme et figée. Elles s’expriment sur un spectre qui peut varier d’une personne à l’autre, mais aussi chez une même personne, en fonction du type de stress auquel elle est exposée et de l’histoire relationnelle dans laquelle elle s’inscrit. À une extrémité de ce spectre, on trouve une distance émotionnelle modérée, tout à fait compatible avec une vie relationnelle stable. À l’autre extrémité, la désactivation émotionnelle est si profonde et si systématique qu’elle imprègne l’ensemble des relations et rend toute proximité durable très difficile à maintenir. Entre ces deux pôles, il existe une grande variété de configurations, ce qui rend les généralisations particulièrement hasardeuses.

Certaines personnes présentent par ailleurs un tableau plus complexe, dans lequel des stratégies de mise à distance coexistent avec des élans vers la proximité, créant des oscillations relationnelles difficiles à déchiffrer pour l’entourage. Ces configurations mixtes ne relèvent ni d’un évitement pur ni d’un autre style clairement identifiable : elles témoignent d’une histoire relationnelle dans laquelle l’enfant a dû naviguer entre des signaux contradictoires, en développant des réponses elles-mêmes contradictoires.

Les manifestations observables sont seulement la partie visible de l’iceberg, elles permettent de maintenir un sentiment de sécurité pour le sujet, avec lui-même et avec les autres. Leur intensité varie considérablement d’une personne à l’autre et selon les contextes de vie : certaines se manifestent comme de simples tendances à peine perceptibles, d’autres comme des traits plus structurants qui colorent en profondeur l’ensemble de la vie relationnelle. Elles se déclenchent sous stress.

Voici quelques exemples de stratégies évitantes, c’est une liste non exhaustive et non exclusive : évitement de la proximité ou de l’intimité, préférence pour la résolution de problème de façon cognitive (non émotionnelle), attitude distante et parfois hautaine, difficulté à dépendre des autres, difficulté à exprimer un besoin, minimisation de l’expression des émotions, tendance à se débrouiller seul, inconfort à partager des pensées personnelles, illusion d’autosuffisance, difficulté à demander de l’aide, intimité vécue comme étouffante, manque d’empathie.

Ayant grandi dans un environnement qui l’a conduit à se déconnecter de ses besoins physiologiques et/ou à minimiser l’importance des émotions, l’adulte évitant fait en sorte de maintenir son entourage émotionnellement à distance. C’est souvent vrai pour toutes les relations qu’il développe au cours de sa vie, mais c’est bien au cœur de la relation amoureuse que cela se manifeste de façon plus évidente.

Ce que l’on observe en premier, ce sont des comportements : il ne rappelle pas, elle annule des rendez-vous, il dit qu’il n’est pas prêt à s’engager, elle se concentre sur les défauts de son partenaire, il parle peu de ce qu’il ressent, parfois elle rompt facilement. Lorsqu’il parvient à un rapprochement significatif au sein de la relation (mariage, logement commun, naissance d’un enfant) il met en place de nouvelles stratégies pour maintenir une distance nécessaire et s’isole dans une pièce, se réfugie dans les écrans, multiplie les activités chronophages, développe les déplacements hors du foyer.

Ces comportements ne sont pourtant que la partie visible de l’iceberg. Les nommer et les reconnaître peut aider à mettre des mots sur une expérience relationnelle déstabilisante, mais cela ne suffit pas à comprendre ce qui les organise vraiment. Ce qui est déterminant, c’est ce qui se passe en amont : à quoi la personne est-elle sensible ? Quelles informations perçoit-elle, et lesquelles écarte-t-elle sans même en avoir conscience ? Comment traite-t-elle ce qui se passe en elle et autour d’elle au moment où le stress s’active ?

Car sous stress, la personne évitante traite l’information de façon préférentiellement analytique et cognitive. Elle observe, elle évalue, elle raisonne mais elle coupe l’accès aux signaux émotionnels et corporels qui pourraient la renseigner sur ses propres besoins et sur ceux de l’autre. C’est le mode de traitement que son système a appris à privilégier pour rester en sécurité. L’émotion a été, très tôt, associée à un risque, celui de se voir rejeté si elle s’exprime, celui d’être submergé si elle est ressentie.

C’est pourquoi travailler uniquement sur les comportements observables a des limites. Pour qu’un changement durable soit possible, il faut pouvoir accéder à ce qui organise ces comportements en profondeur, c’est-à-dire les perceptions, les croyances implicites sur ce que signifie avoir besoin de l’autre, la façon dont le corps et les émotions ont été progressivement mis hors circuit. C’est à ce niveau-là que quelque chose peut véritablement se transformer.

Voir L’attachement évitant et le conflit.

Dans la représentation du monde de l’adulte évitant, trop de proximité entraîne le risque d’être étouffé et/ou rejeté. Les stratégies de mise à distance lui permettent alors de maintenir un lien « dans les parages » sans que cela ne devienne une menace incontrôlable.

Pour satisfaire ses besoins d’attention et de contact humain, une personne à l’attachement évitant peut privilégier les relations avec des personnes davantage portées sur la recherche de lien, ce qui permet, entre autres, de ne pas avoir à exprimer de besoin en ce sens.

Dans les formes les plus intenses, l’activation du stress est si fréquente qu’il peut être difficile de réussir à maintenir une relation avec un adulte évitant : cela peut activer la sensation d’être rejeté, mal ou non aimé. Pourtant, ce n’est pas forcément le cas. Pour certains adultes évitants l’idéal pourrait être, comme le dit Stan Tatkin, d’avoir quelqu’un de disponible dans son entourage, quelque part dans la maison ou même plus loin, ce qui lui permet de faire l’expérience d’une forme de lien relationnel sans contact direct : c’est ce qui lui est familier et c’est ainsi qu’il se sent en sécurité. Son besoin de connexion est bien présent, mais de nombreux barrages bloquent cet accès à l’intimité d’une relation.

En revanche, la « pression pour la connexion » est une grande source de stress, et peut entraîner des réactions agressives. Ainsi il faudra négocier un espace et le temps nécessaires pour rétablir le contact de manière sécurisée. Si vous vivez avec une personne évitante, qui par exemple se dirige systématiquement sur son écran de téléphone en rentrant du travail, vous pourriez lui dire quelque chose comme « Quand tu te sentiras prêt·e, peut-être que tu pourrais me rejoindre dans le salon, comme ça on pourrait passer un moment ensemble ». Le fait d’insister, de surcroît de manière émotionnelle, aurait un effet inverse. Sortir de sa bulle et revenir dans le contact est une question de temps.

Il est bien sûr important de ne pas tomber dans une catégorisation caricaturale et réductrice, mais de réfléchir en termes de tendances et de stratégies d’adaptation, situées sur un spectre et susceptibles d’évoluer au fil du temps et des expériences relationnelles.t réductrice, mais de réfléchir en termes de tendances et de stratégies d’adaptation.


Laetitia Bluteau 2018 | laetitiabluteau.fr