man watching dawn from mountain towering over clouds

S’émerveiller pour soutenir notre équilibre

Il nous arrive parfois de nous sentir soudain plus légers en observant un paysage, en levant les yeux vers un arbre majestueux ou en assistant à un coucher de soleil. Ces instants semblent suspendre le temps et remettre les choses en perspective. Les recherches en psychologie montrent que l’émerveillement constitue un véritable levier pour notre équilibre psychologique et physiologique.

J’évoque régulièrement sur ce blog le caractère crucial de la régulation pour notre santé physique et émotionnelle. Notre organisme ne fonctionne jamais en vase clos, il ajuste en permanence son état grâce aux informations qu’il recueille aussi bien à l’intérieur de notre corps qu’à l’extérieur, dans notre environnement. Nous percevons, nous ressentons, puis nous interprétons, l’information circulant « du bas vers le haut » c’est-à–dire du corps au cerveau, permettant le traitement cognitif. Pour le résumer en une phrase, Stephen Porges nous dit que « Story follows state » (le récit suit l’état). La régulation est donc un processus dynamique qui se construit dans cet échange permanent avec notre milieu. Les travaux de Virginia Sturm et Dacher Keltner sur l’émerveillement viennent apporter un éclairage particulièrement intéressant à ce phénomène.

Les deux chercheurs se sont intéressés à une pratique très simple qu’ils ont appelée les Awe Walks, que l’on pourrait traduire par des promenades d’émerveillement. Leur hypothèse était que le fait de marcher en orientant volontairement son attention vers ce qui inspire la curiosité, la beauté ou le sentiment de faire partie de quelque chose de plus vaste pouvait produire des effets bénéfiques sur le bien-être.

Pour tester cette idée, ils ont proposé à des personnes âgées de réaliser une promenade d’une quinzaine de minutes chaque semaine pendant huit semaines. Une partie des participants recevait simplement la consigne de marcher. Les autres étaient invités à porter leur attention sur ce qui pouvait susciter l’émerveillement autour d’eux. Il ne s’agissait pas de rechercher un paysage spectaculaire. Une lumière particulière, la forme d’une feuille, l’architecture d’un bâtiment ou le chant d’un oiseau pouvaient suffire. L’essentiel était de s’ouvrir consciemment à cette expérience.

Les résultats ont été remarquables. Les personnes qui pratiquaient ces promenades d’émerveillement rapportaient davantage d’émotions positives, davantage de compassion et un sentiment plus fort de connexion avec les autres. Elles ressentaient également moins de détresse psychologique au fil des semaines. Les photographies qu’elles prenaient durant leurs promenades montraient aussi une évolution intéressante. Progressivement, elles se mettaient moins au centre de l’image et accordaient davantage de place à ce qui les entourait, comme si leur attention s’élargissait naturellement vers le monde.

Les recherches sur l’émerveillement ne se limitent pas aux Awe Walks. Elles ont également inspiré des approches très concrètes destinées à intégrer cette émotion dans la vie quotidienne. C’est notamment le cas du livre The Power of Awe, de Jake Eagle et Michael Amster. Les auteurs s’appuient sur les connaissances actuelles en psychologie et en neurosciences pour montrer que quelques instants d’émerveillement vécus de manière intentionnelle peuvent modifier notre état physiologique, diminuer le stress et favoriser un meilleur équilibre émotionnel. Leur proposition rejoint celle de Virginia Sturm et Dacher Keltner. L’émerveillement n’est pas un événement rare que l’on attend passivement mais un état que l’on peut apprendre à reconnaître, à rechercher et à cultiver au quotidien.

Ces observations rejoignent ce que nous savons aujourd’hui du fonctionnement de notre système nerveux. Notre état physiologique est continuellement influencé par les informations que nous percevons. Lorsque notre environnement nous transmet des signaux de sécurité, de beauté, de curiosité ou de connexion, notre organisme répond. Notre respiration, notre rythme cardiaque, notre attention et notre état émotionnel se modifient en conséquence. L’émerveillement devient alors bien plus qu’une émotion agréable. Il participe à la régulation de notre organisme en enrichissant les échanges entre notre corps et son environnement.

Cette étude rappelle également un point essentiel. Nous ne sommes pas uniquement tributaires des circonstances. Même si nous ne pouvons pas contrôler tout ce qui nous entoure, nous pouvons orienter notre attention. Choisir de ralentir quelques instants, lever les yeux, observer les détails d’un paysage ou se laisser surprendre par ce qui nous entoure constitue déjà une manière de modifier les informations que notre cerveau reçoit. Autrement dit, l’état d’émerveillement peut être mobilisé de façon consciente.

Parler d’émerveillement aujourd’hui peut sembler presque déplacé lorsque les catastrophes naturelles se multiplient et que les images de destruction occupent une place si importante dans notre quotidien. Pourtant, l’émerveillement n’est pas une émotion qui nous éloigne du réel ou qui nous invite à ignorer les difficultés. Il naît souvent lorsque nous prenons pleinement conscience de la puissance, de la beauté, mais aussi de la fragilité du vivant. Observer une forêt après un incendie, mesurer l’immensité d’un glacier qui recule ou contempler un paysage dont on sait qu’il est menacé peut susciter une émotion profonde qui mêle admiration, tristesse, humilité et responsabilité. L’émerveillement ne consiste donc pas à détourner le regard. Il peut au contraire renforcer notre sentiment d’appartenance au monde vivant et nourrir l’élan de prendre soin de ce qui nous entoure. C’est précisément parce qu’il nous relie à notre environnement qu’il participe à notre régulation.

Cela ne signifie pas que cette pratique efface les difficultés ou remplace un accompagnement lorsqu’il est nécessaire. En revanche, elle montre que nous disposons de ressources simples pour favoriser des états internes plus apaisés et plus ouverts. Une promenade peut devenir bien davantage qu’un déplacement. Elle peut devenir un espace où notre organisme retrouve un dialogue plus riche avec le monde qui l’entoure.

La recherche de Virginia Sturm et Dacher Keltner nous rappelle finalement que notre équilibre se construit dans la relation. La relation avec les autres, bien sûr, mais aussi la relation avec notre environnement. En choisissant de nous rendre disponibles à l’émerveillement, nous nourrissons cet échange permanent entre notre corps et le monde. C’est peut-être là que réside la force de cette pratique. Elle nous invite à redécouvrir que notre capacité à nous réguler dépend aussi de la qualité de notre présence à ce qui nous entoure.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

man and woman hugging on brown field

Co-régulation vs Co-dérégulation

Vous avez sans doute déjà remarqué que vous vous sentez différemment selon les personnes avec lesquelles vous passez du temps : vous pouvez vous sentir particulièrement bien, à l’aise et sociable avec certains, alors qu’avec d’autres vous vous sentez timide, gêné.e ou perturbé.e.

C’est lié à la sensibilité de nos systèmes nerveux qui communiquent des informations sur les plans sensoriel, émotionnel & corporel.

On peut tout à la fois être des co-régulateurs, c’est-à-dire apporter de l’apaisement par le contact visuel, le ton de la voix, le toucher – ou à l’inverse être des co-dérégulateurs en communiquant une certaine forme d’insécurité, par ces mêmes canaux de communication.

Ça marche dans les deux sens, on peut recevoir et donner.

Nous ne sommes pas des êtres séparés les uns des autres dans des espaces étanches, nous nous influençons en permanence…

Nous sommes tous liés.

Et nous pouvons, par la co-régulation, communiquer davantage de sécurité au monde qui nous entoure.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr