
Lorsque nous entendons le mot régulation, nous pensons souvent au contrôle de soi.
Nous imaginons une personne capable de gérer ses émotions, de garder son calme ou de ne pas se laisser déborder. C’est vrai, mais en partie seulement car la régulation désigne quelque chose de bien plus vaste et de profondément vivant.
Un organisme seul, ça n’existe pas
D. W. Winnicott l’a écrit, un bébé tout seul, ça n’existe pas. Ni aucun organisme vivant d’ailleurs ! Toute vie doit continuellement ajuster son fonctionnement aux variations de son environnement. Une cellule régule ses échanges avec son milieu. Une forêt ajuste sa croissance aux saisons, aux précipitations et aux interactions entre les espèces qui la composent. Un chevreuil adapte son comportement à la présence d’un prédateur, à la disponibilité de nourriture ou aux signaux envoyés par ses congénères. La vie ne se maintient jamais dans un état fixe, elle repose sur une capacité permanente d’ajustement.
Les êtres humains n’échappent pas à ce fonctionnement. Notre système nerveux passe lui aussi son temps à évaluer les conditions du milieu afin de déterminer si celui-ci est suffisamment sûr, prévisible et soutenant. Cette évaluation s’effectue en grande partie sous le seuil de la conscience. À chaque instant, notre organisme ajuste notre rythme cardiaque, notre tonus musculaire, notre respiration, notre attention ou encore notre disponibilité relationnelle.
La régulation correspond ainsi à la capacité d’un organisme à demeurer suffisamment flexible pour faire face aux changements de son environnement sans perdre sa cohérence interne.
Cette définition invite à déplacer notre regard. Nous avons souvent tendance à considérer la régulation comme une compétence individuelle. Pourtant, aucun organisme vivant ne se régule seul.
Régulation et co-régulation
Chez les mammifères sociaux, la régulation est d’abord une expérience relationnelle. Un nourrisson humain naît avec un système nerveux particulièrement immature. Il dépend entièrement de la présence d’autres êtres humains pour réguler sa température, sa faim, son sommeil, son niveau d’activation physiologique et ses émotions. Les travaux sur l’attachement montrent que la répétition de milliers d’interactions quotidiennes avec des donneurs de soin disponibles permet progressivement à l’enfant d’intérioriser des capacités d’autorégulation.
Le regard, la voix, les expressions faciales, le contact corporel et la qualité de la présence constituent autant de signaux qui informent le système nerveux sur l’état du monde. Un visage calme peut apaiser un enfant en détresse. Une voix chaleureuse peut réduire l’activation physiologique. À l’inverse, des interactions imprévisibles, menaçantes ou la négligence peuvent maintenir l’organisme dans un état durable d’hypervigilance.
Nous apprenons donc à nous réguler au sein de relations.
Cette réalité dépasse largement l’enfance. À l’âge adulte, notre équilibre demeure profondément relationnel. Une conversation soutenante, la présence d’un proche, un sentiment d’appartenance à un groupe ou simplement la sensation d’être compris continuent d’influencer notre physiologie. Les êtres humains restent, tout au long de leur vie, des organismes de corégulation.
Régulation et interdépendance dans les vies autres-qu’humaines
Aucun écosystème ne fonctionne à partir d’éléments isolés. Les forêts, les récifs coralliens ou les sols vivants reposent sur un tissu dense d’interactions entre espèces. La stabilité d’un système vivant dépend moins de l’autonomie de ses composants que de la qualité des relations qui les unissent.
Un sol vivant offre une image particulièrement parlante. Sa fertilité émerge des échanges incessants entre bactéries, champignons, racines, insectes, eau et matière organique. Lorsque ces relations se dégradent, le système perd progressivement sa capacité à absorber les perturbations. Il devient plus vulnérable aux sécheresses, aux inondations et aux effondrements.
Nos systèmes nerveux semblent obéir à une logique comparable. La capacité à traverser l’incertitude, la perte ou le stress dépend largement de la qualité des relations qui nous entourent et des environnements dans lesquels nous évoluons. La régulation apparaît alors comme une propriété émergente des liens qui nous relient aux autres et au monde vivant.
Peut-être avons-nous hérité d’une vision excessivement individualiste de l’être humain. Nous parlons volontiers d’autonomie, d’indépendance ou de maîtrise de soi. Pourtant, la biologie raconte une autre histoire. Celle d’organismes interdépendants, dont l’équilibre se construit au sein de relations multiples.
Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr
