Il y a quelques années, j’ai publié sur ce blog un article sur les stratégies d’attachement évitantes. Depuis, il est devenu le plus lu du site et parmi les commentaires qui reviennent le plus souvent, il y en a un qui m’a longtemps interpellée et qui mérite qu’on s’y arrête sérieusement. Beaucoup de lecteurs interprètent les comportements d’une personne utilisant des stratégies évitantes comme de la manipulation. Cette confusion fait du mal des deux côtés et il est temps d’y regarder de plus près.
Les stratégies relationnelles ne se sont pas développées par choix
Pour comprendre pourquoi cet amalgame est si courant, il faut d’abord rappeler de quoi on parle au sujet de l’attachement évitant. Il s’agit d’une manière d’être en relation qui s’est développée dans l’enfance, souvent dans un environnement où exprimer ses besoins émotionnels suscitait peu de réponses, voire du rejet. L’enfant a alors appris, très tôt, qu’il valait mieux compter sur lui-même, que montrer certaines de ses émotions exposait à des affects désagréables, ou encore, que la proximité affective amenait de l’inconfort (voire de la peur) plutôt que de la sécurité.
Il faut ajouter ici quelque chose d’essentiel pour comprendre la logique de ce système. La stratégie d’attachement ne se manifeste pas en permanence de façon uniforme. Elle s’active précisément dans les moments de stress, lorsqu’une personne se sent menacée, vulnérable, dépassée émotionnellement. C’est sous pression que chacun révèle son style d’attachement, comme un réflexe qui s’est mis en place bien avant que cela prenne la forme d’un récit sur soi. Pour l’évitant, le stress déclenche un mouvement de retrait, de fermeture, de mise à distance. Ce n’est pas un choix réfléchi, c’est la réponse que son système nerveux a apprise à produire quand la situation devient trop intense.
Il faut également résister à l’idée que l’attachement évitant forme une catégorie homogène et bien délimitée. Les chercheurs qui travaillent avec des modèles dynamiques de l’attachement, décrivent en réalité une gamme très large de patterns. Certaines personnes présentent une forme légère d’inhibition de certains affects, très compatible avec une vie relationnelle satisfaisante. D’autres ont développé des formes beaucoup plus profondes de distance émotionnelle, allant de paire avec une dominante cognitive. Entre ces deux pôles, il existe toute une gradation, et c’est précisément cette gradation qui rend les généralisations problématiques.
À l’âge adulte, ce système de protection reste actif. Lorsque son attachement est activé, la personne évitante a tendance à garder des distances, minimiser ses besoins, se montre peu disponible émotionnellement, jusqu’à parfois disparaître au moment où la relation commence à devenir sérieuse. Ces comportements obéissent à une logique intérieure cohérente, même si elle reste souvent inconsciente. et donc, incompréhensible… Il est totalement faux de réduire ces tendance à des faits systématiques, des millions de personnes évitantes vivent en couple et parviennent à maintenir le lien toute une vie !
Pourquoi on glisse si facilement vers l’idée de manipulation
Quand on est la personne en face d’un « évitant », on peut traverser des expériences très déstabilisantes. On reçoit des signaux contradictoires. On se sent tour à tour proche et rejeté. On ne comprend pas pourquoi quelqu’un qui semble tenir à nous s’éloigne précisément quand les choses deviennent plus intimes. On cherche une explication qui fasse sens, et l’idée qu’on est délibérément manipulé a au moins le mérite d’offrir une cohérence narrative. Si l’autre fait ça intentionnellement, alors au moins il y a une intention, un calcul, quelqu’un qui tient les ficelles.
Mais cette lecture de la situation ne surgit pas de nulle part. Elle est elle-même façonnée par l’histoire de la personne qui souffre. Quelqu’un qui a grandi dans un environnement où les signaux affectifs étaient effectivement utilisés comme leviers, où l’amour était conditionnel, où l’incertitude était un outil de contrôle, sera naturellement plus enclin à lire les comportements de l’autre à travers ce prisme. C’est une lecture du présent colorée par le passé, une façon, là aussi, de traiter l’information disponible à partir de ce que l’expérience a appris à percevoir.
Ce que l’on appelle parfois manipulation dans une relation est souvent le produit d’une danse à deux, dans laquelle chacun rejoue quelque chose de sa propre histoire. La distance de l’un active l’hypervigilance de l’autre. L’hypervigilance de l’autre active le retrait de l’un. Ces deux mouvements se répondent, s’alimentent, se renforcent mutuellement, sans que ni l’un ni l’autre n’en soit pleinement conscient. Il n’y a pas un protagoniste qui agit et un autre qui subit. Il y a deux personnes dont les systèmes d’attachement entrent en collision, chacun cherchant à sa façon à rester en sécurité.
Cette explication présente cependant un problème majeur : elle attribue à l’autre une maîtrise et une préméditation qu’il n’a bien souvent pas. Elle transforme une blessure d’attachement en stratégie consciente. Et ce faisant, elle rend la situation encore plus douloureuse, parce qu’elle y ajoute une dimension de trahison délibérée qui, dans de nombreux cas, n’existe tout simplement pas.
Ce que la manipulation implique vraiment
La manipulation au sens psychologique du terme suppose plusieurs choses. Une conscience claire de ce qu’on fait. Un objectif précis à atteindre aux dépens de l’autre. Une forme de satisfaction à exercer un contrôle. Et souvent, une certaine insensibilité à la souffrance qu’on provoque, ou même un usage délibéré de cette souffrance comme levier.
La personne évitante, dans la grande majorité des cas, souffre autant que son partenaire, parfois davantage, mais d’une façon moins visible. Elle peut ne pas comprendre elle-même pourquoi elle s’éloigne au moment où elle devrait se rapprocher. Elle peut vivre ses propres comportements avec une confusion sincère, de la honte, un sentiment d’incompétence relationnelle. Elle ne tire aucun plaisir de la distance qu’elle maintient. Elle s’en protège.
Les cas où la frontière devient floue
Il serait malhonnête de prétendre que la frontière est toujours parfaitement nette. Il existe des personnes qui combinent des stratégies évitantes avec des comportements réellement manipulateurs. Il existe aussi des situations où quelqu’un utilise le vocabulaire de l’attachement pour se déresponsabiliser de comportements qui mériteraient d’être interrogés plus sérieusement.
Ce qui distingue la manipulation, dans ces cas limites, tient souvent à la question de la responsabilité. Une personne évitante qui fait un travail sur elle-même peut reconnaître l’impact de ses comportements sur l’autre, même si elle ne parvient pas immédiatement à les changer. Et inversement pour son/sa partenaire ! Elle peut entendre la douleur de l’autre sans l’utiliser comme une faiblesse à exploiter et ne cherche pas à maintenir l’autre dans un état d’incertitude parce que cela lui serait utile.
Cette sensibilité à l’impact que l’on a sur l’autre et l’intention portée à chercher des solutions au bénéfice de la relation est à mon sens la dimension la plus importante à percevoir dans la relation à l’autre.
Se souvenir que ces patterns restent malléables
Distinguer l’un de l’autre n’est pas une question abstraite ou théorique. Pour la personne qui souffre dans sa relation, comprendre que les comportements de l’autre viennent d’une peur profonde et non d’un désir de nuire peut participer à transformer la façon dont on vit la situation. Cela ne rend pas la relation plus simple, mais cela permet de ne pas porter une trahison imaginaire en plus d’une douleur réelle.
Pour la personne « évitante » elle-même, être catégorisée comme manipulatrice peut fermer la porte à une prise de conscience pourtant possible et nécessaire. On ne travaille pas de la même façon sur une peur que sur une accusation.
Et puis il y a une dernière information qu’il est utile de garder vivante en soi, ces patterns ne sont pas des condamnations à vie. Ils se sont construits dans un contexte particulier, en réponse à des conditions particulières, et ils peuvent évoluer. Pas spontanément, ni sans effort, il s’agit d’un travail qui prend du temps, mais le changement est possible. C’est peut-être là l’information la plus importante à retenir, pour les uns comme pour les autres !
Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr
