
La notion de fenêtre de tolérance est aujourd’hui largement utilisée en psychotraumatologie pour décrire la zone dans laquelle le système nerveux peut traiter les émotions sans basculer dans l’hyperactivation ou l’effondrement. Popularisée notamment par Dan Siegel, elle a permis de mieux comprendre les réactions post traumatiques et d’offrir un cadre pédagogique clair aux patients, leur permettant de mieux comprendre et repérer les mouvements quotidiens de leur fonctionnement. Pourtant, certains professionnels en interrogent les effets implicites sur le vécu des personnes accompagnées.
C’est le cas de Cathy Malchiodi, art thérapeute, qui remet en question le terme même de tolérance. Dans son article « Le stress traumatique et le cercle des capacités*.
Il est temps de libérer les survivants de traumatismes de la tâche de tolérance », elle écrit :
Et si l’augmentation de la capacité devenait l’objectif principal plutôt que la simple expansion de la capacité à tolérer les réactions pénibles ? Le moi n’est pas nécessairement restauré par l’augmentation de la capacité à tolérer les réactions, mais par le soutien d’expériences tangibles, sensorielles et somatiques d’efficacité, de ressources et de résilience.
Selon elle, parler de tolérance peut involontairement renforcer une injonction déjà bien présente chez de nombreux patients traumatisés. Beaucoup ont appris très tôt à supporter, à encaisser, à faire avec l’insupportable. Leur proposer d’élargir encore leur capacité à « tolérer » peut alors réactiver une dynamique de survie plutôt qu’ouvrir un espace de transformation.
Dans sa pratique, elle propose de remplacer cette notion par celle de fenêtre de capacité. Le glissement sémantique peut sembler subtil mais il change profondément la posture clinique. Il ne s’agit plus de demander au patient de supporter davantage, mais de reconnaître et développer ses capacités d’autorégulation, de créativité et de mise en sens. La capacité évoque un potentiel vivant, évolutif, qui peut se renforcer dans un cadre sécurisant.
Ce changement de vocabulaire a aussi une portée symbolique. D’un côté, tolérer renvoie à l’idée de faire face à quelque chose de pénible, alors que la capacité suggère une compétence en devenir, une ressource que l’on peut explorer et consolider. Pour des personnes qui ont souvent intériorisé l’idée qu’elles doivent être plus fortes ou moins sensibles, cette nuance peut alléger la pression et restaurer un sentiment de dignité.
Dans le champ de l’art thérapie, cette approche prend tout son sens. La création ne vise pas à supporter l’émotion mais à la transformer, à lui donner forme et mouvement. En parlant de fenêtre de capacité, on invite le patient à repérer l’espace dans lequel il peut sentir, penser et créer sans se perdre. On valorise ce qui est possible plutôt que ce qui doit être enduré.
Interroger nos concepts n’est pas un simple exercice théorique car les mots façonnent les représentations et influencent la manière dont nous menons nos accompagnements thérapeutiques. Remplacer la tolérance par la capacité ouvre peut être un chemin plus respectueux du rythme et de l’histoire des personnes traumatisées. C’est une invitation à passer d’une logique de survie à une logique de croissance.
Pour continuer à lire sur ce sujet : Agrandir sa capacité d’intégration : un processus au coeur de la guérison du traumatisme complexe.
*Cathy Malchiodi, Traumatic Stress and the Circle of Capacity. It’s time to release trauma survivors from the task of tolerance, à lire sur Medium
Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr







