La régulation émotionnelle est une compétence qui s’acquiert au sein d’une relation d’attachement stable, sensible et synchronisée. Les travaux de Beatrice Beebe ont remarquablement mis en lumière la finesse relationnelle dont le bébé est capable, dès le tout début de sa vie. Si ce sujet est nouveau pour vous, vous trouverez de nombreuses ressources sur ce blog. Et je vous invite à regarder ce petit film de 15mn :
L’attachement sécure donne à voir une relation fluide, synchronisée, comme une danse relationnelle dans laquelle la conversation est cohérente dans la gestuelle, les vocalises, le contact visuel et l’intensité vers le calme. Une conversation émotionnelle et sensible, qui fait sentir au bébé :
Je te vois, tu es là avec moi, on a du plaisir à être ensemble et je t’accueille pleinement
Le plein accueil est important car il implique que la maman n’ait pas de difficulté à rejoindre son bébé dans ses émotions désagréables. L’inconfort peut alors suivre le cycle de la vie : il existe, s’exprime puis se résorbe grâce à la présence contenante de l’adulte.
Tout le monde n’a pas eu la chance d’arriver au monde dans une famille présentant de tels marqueurs de stabilité, cet accès à la régulation devra donc s’apprendre plus tard. C’est souvent après des années de difficultés de régulation émotionnelle que cet apprentissage commence, lorsque l’on réalise que toutes sortes de problèmes relationnels en sont les conséquences. Lorsqu’une émotion désagréable affleure, plutôt que d’être submergée par elle il faut apprendre à respirer, à prendre du recul, à identifier ses émotions…
La régulation a donc un socle fondamentalement relationnel, et ce relationnel est aussi une expérience biologique, ancrée dans notre système nerveux, en relation avec le monde qui nous entoure.
C’est cette perspective que je souhaite évoquer ici, de manière à essayer de comprendre pourquoi certaines expériences nous apaisent profondément. Parmi elles, il y a les sons de la nature.
Notre système nerveux est un système vivant
Notre système nerveux autonome est un système vivant. Depuis des millions d’années, il a appris à répondre à une question fondamentale :
Suis-je en sécurité ou en danger ?
Cette évaluation se déroule en grande partie sous le seuil de la conscience. Notre organisme collecte en permanence une multitude d’informations : les expressions des visages, les mouvements autour de nous, les odeurs… mais aussi les sons. Bien avant que nous réfléchissions, notre corps écoute.
Ce que racontent les paysages sonores
Dans un environnement naturel en bonne santé, les sons possèdent une certaine richesse : le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles, le vent, l’eau qui coule, les insectes…
Pour de nombreuses espèces, ces paysages sonores constituent une véritable source d’information sur l’état du milieu. Lorsque les oiseaux chantent normalement, que les insectes poursuivent leur activité, que le vent fait vibrer les arbres, le vivant indique implicitement qu’aucun danger majeur n’est présent.
Même si notre quotidien est très différent de celui de nos ancêtres, notre biologie continue de traiter ces informations car nous appartenons, nous aussi, à ce vivant.
Les chants d’oiseaux : un signal de sécurité ?
Des chercheurs se sont intéressés aux effets des chants d’oiseaux sur l’état émotionnel humain. Une étude expérimentale a notamment montré qu’une exposition de quelques minutes à des paysages sonores contenant des chants d’oiseaux était associée à une diminution significative de l’anxiété et de la paranoïa chez des participants en bonne santé.
Une méta-analyse menée dans des parc nationaux aux Etats-Unis et publiée dans la revue PNAS A synthesis of health benefits of natural sounds and their distribution in national parks (mars 2021) porte sur l’influence des sons de la nature sur la santé humaine. Les résultats confirment que les sons de la nature améliorent la santé, renforcent les émotions positives et réduisent le stress et l’irritabilité.
Ces résultats s’inscrivent dans un ensemble plus large de travaux montrant que les environnements naturels favorisent souvent une baisse du stress physiologique, une diminution du cortisol et une amélioration du bien-être. Il ne s’agit pas de dire que le chant du merle soigne l’anxiété, mais il est possible qu’il participe à envoyer à notre organisme un message simple :
Le monde, pour l’instant, semble suffisamment sûr.
Quand notre corps entend le danger
À l’inverse, certains sons déclenchent immédiatement une réaction d’alerte. Les cris, les pleurs, les hurlements ou certains sons stridents présentent souvent des caractéristiques dites non linéaires. Ils comportent des ruptures, des irrégularités, des variations brusques de fréquence ou d’intensité. Ces propriétés acoustiques captent très efficacement notre attention.
D’un point de vue évolutif, cela fait sens : un cri de détresse ou un rugissement devait pouvoir mobiliser instantanément notre organisme. Notre fréquence cardiaque accélère. nos muscles se préparent, notre attention se focalise, notre système nerveux fait exactement ce pour quoi il a été conçu : assurer notre survie.
Nerf vague et théorie polyvagale
Les travaux de Stephen Porges sur la théorie polyvagale, ainsi que ceux de Deb Dana qui les a largement diffusés dans la pratique clinique, proposent une lecture intéressante de ces phénomènes.
Selon cette approche, certains indices sensoriels sont perçus comme des « signaux de sécurité » (cues of safety). Ils favoriseraient l’engagement du système vagal ventral, associé aux états de calme, de connexion et de disponibilité relationnelle.
Les voix chaleureuses, les prosodies douces, certains rythmes respiratoires… mais aussi les sons naturels pourraient participer à cette régulation.
La théorie polyvagale suscite encore des débats scientifiques et plusieurs de ses mécanismes restent discutés. Néanmoins, de nombreux cliniciens trouvent cette grille de lecture utile pour comprendre l’expérience subjective de leurs patients. Plus largement, il existe aujourd’hui de nombreuses données montrant que les environnements naturels peuvent influencer favorablement notre physiologie, notre niveau de stress et notre capacité à récupérer après une activation.
Nous ne sommes pas séparés du vivant
Pendant longtemps, nous avons pensé la santé mentale presque exclusivement à travers les pensées. Pourtant, notre organisme n’a jamais cessé d’appartenir au vivant : nous respirons l’air d’un écosystème, nous sommes synchronisés avec les rythmes du jour, des saisons et notre système nerveux continue d’interpréter les informations provenant du monde qui nous entoure.
Peut-être est-ce pour cela qu’une promenade en forêt, le bruit de la pluie sur les feuilles ou le chant d’un merle au petit matin nous touchent parfois bien plus profondément que nous ne l’imaginons.
En plus d’être de jolis sons, ce des messages captés par notre biologie et qui rappellent à notre système nerveux qu’il n’est pas seulement fait pour survivre. Il peut aussi nous permettre de nous déposer, de nous déployer dans un environnement sûr et tranquille, le contenant de notre régulation.
Sources et inspirations :
Stobbe, E., Sundermann, J., Ascone, L., & Kühn, S. (2022).
Birdsongs alleviate anxiety and paranoia in healthy participants.
Feldman, R. (2007).
Parent–infant synchrony and the construction of shared timing; physiological precursors, developmental outcomes, and risk conditions.
Journal of Child Psychology and Psychiatry.
Dana, D. (2018).
The Polyvagal Theory in Therapy: Engaging the Rhythm of Regulation.
New York: W. W. Norton.
Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr
