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Quand le chaos précède la guérison

Pourquoi aller mal peut être une étape nécessaire en psychothérapie

Lorsqu’on commence une psychothérapie, on s’attend souvent à aller mieux rapidement. On imagine un chemin progressif vers plus de sérénité, de clarté et de bien être. Pourtant, beaucoup de patients vivent une expérience déroutante. Par périodes dans la thérapie, ils peuvent se sentir plus confus, plus tristes, plus anxieux ou plus fatigués qu’avant. Cette période peut inquiéter et faire naître des doutes : Est ce que la thérapie fonctionne vraiment ? Est ce que je fais fausse route ? Cette méthode me convient-elle ?Mon état va-t-il empirer ?

En réalité, ce phénomène est non seulement fréquent, mais souvent révélateur d’un processus profond de transformation. Pour le comprendre, il est utile de se tourner vers une idée issue des sciences des systèmes complexes, celle de l’émergence.

Dans la nature, dans le cerveau, dans les sociétés humaines, dans les écosystèmes, on observe un même principe. L’ordre ne se construit pas toujours de façon linéaire. Bien souvent, il émerge d’une phase de désorganisation. Avant qu’un nouveau mode de fonctionnement stable apparaisse, l’ancien doit d’abord se fissurer.

Un système complexe est un ensemble d’éléments qui interagissent entre eux. Le corps humain, les émotions, la personnalité, les relations, l’identité, en font partie. Ces systèmes ne fonctionnent pas comme des machines que l’on peut réparer pièce par pièce, ils évoluent par réorganisations successives. Et ces réorganisations passent presque toujours par des moments de turbulence.

Prenons un exemple simple. Quand une forêt brûle, le paysage devient chaotique, tout semble détruit. Pourtant, cette phase permet parfois à un nouvel écosystème de naître, plus riche et plus résilient. Dans le cerveau, lorsqu’on apprend profondément quelque chose de nouveau, certaines connexions anciennes se fragilisent avant que de nouvelles se consolident. Dans la vie, une remise en question importante précède souvent une période de reconstruction.

La psychothérapie fonctionne selon un principe similaire.

Quand une personne arrive en thérapie, elle a souvent développé des stratégies pour survivre psychiquement. Ces stratégies peuvent être l’évitement, le contrôle, le perfectionnisme, la dissociation, la rationalisation, l’hyperadaptation, ou encore l’oubli de soi. Elles ont été nécessaires à un moment donné car elles ont permis de tenir, de continuer à avancer, parfois dans des contextes difficiles.

Le problème n’est pas que ces stratégies existent. Le problème est qu’elles finissent par enfermer en maintenant un équilibre fragile. Un équilibre qui permet de fonctionner en surface, mais pas de vivre pleinement.

La thérapie consiste en partie à mettre de la lumière sur ces mécanismes. Elle invite à ressentir ce qui était évité, à nommer ce qui était tu, à regarder ce qui était enfoui. Il s’agit de remettre en mouvement ce qui était figé.

Et naturellement, cela déstabilise.

Quand on commence à sentir ses émotions plutôt que de les anesthésier, elles peuvent paraître plus fortes. Quand on prend conscience de ses blessures, elles semblent parfois plus douloureuses. Quand on interroge ses croyances profondes, on peut perdre ses repères. Quand on ose être plus authentique, on peut se sentir plus vulnérable.

C’est ce que l’on pourrait appeler une phase de désorganisation psychique temporaire.

L’ancien système intérieur commence à se fissurer, mais le nouveau n’est pas encore stabilisé, on se retrouve alors entre deux états, entre des protections anciennes qui ne fonctionnent plus et des ressources nouvelles encore fragiles.

Dans le langage des systèmes complexes, on dirait que la personne traverse une zone d’instabilité créative. Une zone où tout semble plus flou, plus intense, plus incertain, mais où se prépare une nouvelle organisation.

Ce moment peut donner l’impression de régresser. En réalité, il s’agit souvent d’une progression profonde.

Aller plus mal ne signifie pas que l’on se détruit. Cela signifie souvent que l’on sent plus, que l’on comprend plus, que l’on se rapproche de zones jusque là protégées. C’est le signe que le travail touche des couches importantes de l’histoire personnelle.

Progressivement, si le cadre thérapeutique est sécurisant (il donne juste la stimulation nécessaire pour faire advenir le changement) et si le travail se poursuit, quelque chose de nouveau commence à émerger : les émotions deviennent plus régulables, les pensées plus nuancées, les relations plus ajustées, les choix plus alignés, le rapport à soi plus bienveillant. Les anciens schémas perdent de leur rigidité et de nouvelles manières d’être prennent forme.

Un nouvel équilibre se construit, plus souple et plus vivant. Ce n’est pas un retour à l’état d’avant. C’est un état différent. Un état plus intégré.

C’est ce que l’on observe chez beaucoup de personnes qui persévèrent en thérapie. Après une phase parfois inconfortable, elles décrivent un mieux être plus stable. Moins dépendant des circonstances extérieures. Moins fragile. Plus durable.

Comprendre cela peut aider à traverser les moments difficiles du processus.

Si vous traversez une période où vous vous sentez plus fragile depuis le début de votre thérapie, cela ne signifie pas nécessairement que quelque chose ne va pas, mais que quelque chose est en train de se transformer.

Bien sûr, chaque parcours est unique et il est important de parler de ces ressentis avec sa/son thérapeute. Mais il peut être rassurant de savoir que le chaos n’est pas l’ennemi de la guérison, il en est souvent une étape.

Comme dans de nombreux systèmes vivants, l’être humain se réorganise parfois en passant par une zone de turbulence. C’est dans ce mouvement que peut émerger une forme plus juste, plus libre et solide de soi même.

Laetitia Bluteau | laetitiabluteau.fr

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