Attachement désorganisé : origines et manifestations chez l’adulte
Je voudrais me rapprocher de toi et ressentir du réconfort à tes côtés, mais dès que j’y suis, je me sens dans une impasse et ne peux tolérer ta proximité. Je te repousse alors de toutes mes forces.
L’attachement désorganisé dans la « Situation étrange »
Au début de ses recherches, Ainsworth a d’abord identifié trois types d’attachement correspondant aux attitudes relationnelles de l’enfant lors du départ puis de retour de sa mère dans la pièce, dans le cadre expérimental de la Strange situation.
L’expérience se constitue de huit épisodes distincts :
Le bébé et sa mère entrent dans une salle de jeu qu’ils ne connaissent pas. Des jouets sont disposés sur le sol afin d’encourager les comportements d’exploration du bébé.
Le bébé et sa mère sont observés pendant trois minutes.
Dans les trois minutes qui suivent, une personne inconnue entre dans la pièce. Elle est silencieuse au départ puis se met à discuter avec la mère. Elle initie ensuite une interaction avec le bébé. Cette se séquence se termine au moment où la mère sort de la pièce.
La personne inconnue reste dans la pièce avec le bébé pendant trois minutes (première séparation) ou moins longtemps si le bébé est en détresse.
Dans les trois minutes qui suivent, la mère revient et réconforte son bébé (premières retrouvailles) et la personne inconnue sort de la pièce.
Ensuite, la mère sort de la pièce une seconde fois et laisse son bébé seul pendant trois minutes (seconde séparation).
La personne inconnue revient dans la pièce et interagit avec l’enfant pendant trois minutes.
La mère revient dans la pièce et réconforte son enfant (secondes retrouvailles), alors que l’inconnue sort de la pièce.
Ainsworth et ses collègues (1978) montrèrent que les bébés sécures manifestent peu de recherche de proximité de la mère lorsqu’elle est présente, car ils privilégient les comportements d’exploration. A l’inverse, les épisodes de séparations et de retrouvailles activent chez ces bébés des comportements d’attachement alors qu’ils délaissent les activités d’exploration. Ce procédé permit également d’identifier des types d’attachement insécures :L’attachement évitant et L’attachement anxieux-ambivalent.
Certains bébés avaient cependant des comportements qui ne correspondaient pas à ces trois catégories. Leurs données furent donc momentanément mises de côté, étant alors considérées « inclassifiables ». En effet, leurs stratégies de recherche de sécurité n’était pas clairement identifiable, ayant des comportements propres à la fois au style évitant et au style anxieux. Suite à une recherche plus approfondie et à la réalisation de nouvelles échelles d’évaluation, les cas dits « inclassifiables » furent réexaminés et la plupart d’entre eux entrèrent dans cette nouvelle classification intitulée « Attachement désorganisé ».
Le problème fondamental de l’enfant à l’attachement désorganisé, c’est que sa figure d’attachement principale est à la fois une source de sécurité et de frayeur.
Main & Hesse, 1990
L’attachement désorganisé : une « peur sans solution »
L’attachement désorganisé est l’aboutissement d’un comportement parental marqué par la frayeur : le trauma non résolu ou le décès d’un parent au cours de l’enfance sont les prédicteurs les plus forts de la formation de ce type d’attachement. Les éléments traumatiques impactent le style parental en ce qu’ils induisent une incapacité à répondre de façon sensible aux besoins de l’enfant. Celui-ci se heurte de façon répétitive à une absence de réponse adéquate à ses besoins, ces réponses étant marquées par le stress, la frayeur et la dissociation du parent.
Ce dernier a des comportements perturbants pour son enfant, sans qu’il ne s’en rende tout à fait compte. Il communique des signaux contradictoires de rapprochement/mise à distance, en ayant par exemple une attitude qui semble aller dans le sens du réconfort face à de la détresse, mais en restant à distance ou en riant. Cela plonge l’enfant dans une confusion totale pouvant mener à des états dissociatifs.
Le parent peut également ressentir de la peur face aux réactions de son bébé en les interprétant d’une façon menaçante? Cette peur va fortement affecter son état d’esprit vis à vis de la relation et par conséquent, la qualité de ses soins. Cela se traduit par des expressions parfois subtiles de dégoût, de colère, de peur, d’impuissance, en particulier face aux affects négatifs du bébé (colère, cris, détresse) mais aussi dans des moments importants autour des soins (l’allaitement, le change de la couche, essuyer du vomi etc).
Dans tous les cas, le parent faisant la réexpérience de ses traumas non résolus au travers de la relation avec son enfant, a des attitudes qui ne sont pas guidées par les besoins du bébé. Elles sont pilotées par l’état interne désagréable qui est présent chez le parent.
Ces manifestations sont présentes au quotidien. Elles constituent une « ambiance relationnelle » à laquelle l’enfant est exposé tout au long de son développement, si aucune prise en charge thérapeutique des parents n’est envisagée.
La désorganisation de l’attachement n’est pas synonyme de maltraitance
Les adultes à l’attachement désorganisé rapportent fréquemment être issus de familles marquées par l’alcool, l’abus sexuel ou la violence physique. Pourtant, si la violence intrafamiliale prédit la désorganisation de l’attachement, elle n’en est absolument pas la condition sine qua non.
Si l’attachement est désorganisé, c’est que le parent a des comportements et des attitudes émotionnelles qui ne suivent pas un pattern cohérent.
Les attachements insécures « organisés » suivent une logique répétitive permettant au bébé de savoir quelle stratégie adopter. Le chemin n’est pas linéaire mais suffisamment stable et « lisible ».
Grossièrement, disons que :
du côté évitant, le bébé éteint son signal ; il grandit en exagérant ses affects positifs et une « pseudo-autonomie »
sur le pôle ambivalent, le bébé apprend qu’il faut exagérer son signal (exagère ses affects négatifs). Il développe une hypersensibilité (en particulier aux états émotionnels des autres) et a tendance à contrôler les relations pour se sentir plus en sécurité.
Du côté de la désorganisation, l’expérience est différente pour le bébé qui ne parvient pas à faire sens de cette relation, car ce qu’il vit n’est pas cohérent. Il fait face au monde interne perturbé de sa figure d’attachement ce qui le perturbe en retour. Vers 3 ans, il développera des stratégies plus stables.
Possibles manifestations de l’attachement désorganisé
Les adultes manifestent des comportements contradictoires d’activation et de désactivation du système d’attachement et ce, parfois de façon simultanée. En d’autres termes, cela signifie que ces personnes peuvent avoir des comportements typiques des styles d’attachement anxieux et évitant, sans que cela ne puisse se rapporter à une stratégie facilement identifiable. Ainsi, un besoin très intense de proximité peut être suivi soudainement par une attitude de mise à distance radicale. Il est important de comprendre que cela s’impose à soi : ce sont des réactions de dégoût, de détachement, de colère qui ne sont pas liées à une compréhension cohérente de ce qui permettrait à la personne qui les ressent d’y mettre du sens.
Tout du long de cette brève présentation de l’attachement désorganisé, il a été question en toile de fond de cohérence et de prévisibilité. Ces qualités de la relation ont fait cruellement défaut au début de sa vie, ce qui a soumis le bébé à un stress intense. Celui-ci risque de laisser des traces dont les effets vont se complexifier au fil de son développement. Une fois adulte, certains ou la plupart de ces traits peuvent être présents :
Difficulté à faire confiance
Réactions intenses imprévisibles
Dissociation
Histoire personnelle relatée de façon fragmentée
Trous de mémoire
Agressivité défensive
Sentiment d’impuissance
Tendance à la déconnexion de soi-même et de ses propres émotions
Alternance entre des prises de distance et des comportements anxieux, très demandeurs
Émotions intenses peu contenues (crises, débordements, retrait total…)
Besoin de contrôle
Relations instables
Conduites addictives
Comportements compulsifs ou obsessionnels
Les personnes à l’attachement désorganisé vivent des difficultés dans leurs relations. Ces perturbations se généralisent lorsque l’absence de schéma relationnel fiable mène à une sensation de chaos. Mais la désorgansiation peut se manifester dans des « zones » de fonctionnement, en l’occurence dans les relations amoureuses ou de parentalité, alors que le reste fonctionne de façon tout à fait cohérente et stable.
Il faut savoir que cela prend du temps, qu’il n’y a pas de solution magique, mais un travail en psychothérapie « attachement informée » peut tout à fait amener à la réorganisation de l’attachement vers plus de sécurité. Le LI-ICV est une approche particulièrement appropriée.
Sources :
Daniel P. Brown & David Elliott, 2016 : « Attachment disturbances in adults »
Karlen Lyons-Ruth, 2002 : « The Two-Person Construction of Defenses: Disorganized Attachment Strategies, Unintegrated Mental States, and Hostile/Helpless Relational Processes »
Patricia Crittenden, 2011 : Assessing Adult Attachment : A dynamic maturational approach to discourse analysis
Beatrice Beebe, 2013 : The origins of Attachment : Infant research and adult treatment
Il est bien sûr important de ne pas tomber dans une catégorisation caricaturale et réductrice, mais de réfléchir en termes de tendances et de stratégies d’adaptation.
Si ce sujet vous intéresse, n’hésitez pas à rejoindre un atelier en ligne.